e havre
de Bayreuth (1870-1876) - 12/15
u'importe pour Wagner
qui n'a désormais plus qu'un objectif : monter son grand festival dramatique.
En outre, le bonheur de Richard est enfin devenu une réalité
cultivée par Cosima dont l'unique but est d'apporter son absolue compréhension
au Maître. Un des symboles les plus sensibles et les plus délicats
de cet état de grâce est la Siegfried Idyll, pièce
pour petite formation que Richard fait exécuter dans l'escalier du
hall de la villa de Triebschen en guise de cadeau d'anniversaire pour "Cosi"
le jour de Noël 1870.
n 1871, année
de l'achèvement de Siegfried, Richard et Cosima, à la
recherche du théâtre allemand le plus vaste, arrivent en avril
à Bayreuth, petite ville franconienne au nord de la Bavière,
au sein du royaume de son auguste protecteur Louis II qui, avec l'unification
allemande, perd encore de ses prérogatives et fuit de plus en plus
fréquemment le monde du commun pour se réfugier dans les Alpes.
agner espère
à Bayreuth pouvoir utiliser l'opéra des Margraves, orgueil architectural
de la ville, mais dont le style roccoco surchargé typiquement italien
et la conception ancienne ne peuvent convenir à l'art wagnérien.
Pourtant, la famille Wagner a jeté son dévolu sur la petite
cité à mi-chemin entre Bismarck et Louis II, et si la ville
n'a pas de théâtre digne d'elle, cette lacune sera comblée
en en construisant un. Dès le début, les autorités de
la ville emmenées par le bourgmestre Theodor Muncker et le banquier
Friedrich Feustel, parent par alliance de Richard, soutiennent le projet de
Wagner et proposent un terrain aux abords de la ville, sur une colline verte.

u printemps 1872,
Richard, Cosima et les enfants quittent définitivement Triebschen pour
Bayreuth d'où le Maître peut surveiller en personne l'avancement
des travaux alors que, à l'occasion de son cinquante-neuvième
anniversaire, le 22 mai 1872, a lieu la pose de la première pierre
du Festspielhaus, suivie d'une représentation magistrale de la Neuvième
symphonie de Beethoven sous les stucs de l'opéra des Margraves.
Commence ensuite la construction d'une villa cossue en plein centre-ville,
la Wahnfried, dont le nom signifie "La paix des illusions" et dont Richard
a lui-même dessiné les esquisses.
n théâtre
immense et une maison bourgeoise dont le terrain est acquis grâce au
Roi sont autant de dépenses colossales supplémentaires que ne
peuvent couvrir les dons des admirateurs, les souscriptions ou les recettes
des concerts que Wagner donne à travers l'Europe, recherchant par la
même occasion les meilleurs chanteurs lyriques de toute l'Allemagne.
En permanence, tout le projet est menacé de faillite et l'argent manque
cruellement. Richard ne cesse de démarcher auprès de ses mécènes
habituels, tente de s'en gagner de nouveaux, essaie sans succès d'obtenir
des subsides impériaux. Louis II, bien qu'il n'ait pas soutenu le projet
du Festspielhaus à son début, ne peut se résoudre à
voir ainsi venir l'échec de leur rêve commun et fait à
Richard l'avance de la somme faramineuse de 300.000 marks, et ce contre l'avis
de son Cabinet qui projette de destituer le souverain, voire plus...
ntre temps, de fervents
wagnériens créent des associations de soutien et de promotion,
employant leur énergie et leur influence à diffuser et à
faire admettre l'art du Maître. Dans un même esprit, Richard songe
à un système de bourses pour permettre aux moins fortunés
d'effectuer le pélerinage de Bayreuth, idée qui prendra forme
quelques années plus tard.
n 1873, Anton Bruckner
se rend à Bayreuth pour offrir sa Troisième symphonie
à Wagner et lui demander d'accepter qu'elle lui soit dédiée.
Impressionné par la partition d'une étonnante richesse, Richard
marque son accord, surnommant son auteur "Bruckner la trompette".
a Wahnfried est
terminée en 1874 alors que les travaux du théâtre se poursuivent
toujours. Les répétitions de l'anneau du Nibelung ont lieu début
août 1876 dans l'effervescence de l'afflux dans la ville ordinairement
si paisible d'une foule cosmopolite qui attend avec impatience le grand moment
musical de l'inauguration et qui vient adorer son dieu : Richard Wagner

oute cette foule
répugne Nietzsche dont les maux de tête ne lui laissent que peu
de répit et qui craint le véritable culte de la personnalité
dans lequel semble se complaire Richard, l'artiste qui a passé une
large part de sa vie à essayer d'être reconnu, à voir
ses uvres représentées et à fuir les problèmes
d'argent. La rupture devient inévitable entre les deux hommes, mais
se justifie aussi largement par le peu de cas que Wagner fait des essais pianistiques
du philosophe ainsi que par le contenu de Parsifal, l'opéra auquel
travaille Richard et dont la régression vers une interprétation
chrétienne paraît à Nietzsche être une trahison.
Le philosophe qui craint sa sujétion intellectuelle à Richard
s'éloigne donc du couple Wagner et en particulier de Cosima pour laquelle
il nourrit de doux sentiments. Il quitte Bayreuth au terme de ce qui est plus
qu'un simple différend et s'évertue dorénavant à
détruire le "mythe Wagner", mettant au pinacle d'autres compositeurs
comme Bizet, non tant par admiration du second que par rejet du premier.