a personnalité
ul
ne saurait contester que la personnalité de Louis II était particulièrement
complexe, même s'il faut également, par delà les traditionnels clichés, y
voir la conséquence directe d'une sensibilité et d'une intelligence hors du
commun. À qui est paré de ces grâces et de ces dons s'imposent bien vite nombre
de conflits intérieurs qui, a fortiori lorsqu'on est amené à exercer
les plus hautes fonctions s'inscrivant dans une conception élevée du pouvoir,
ne font qu'accentuer les questions qui se dressent telles les parois d'un
labyrinthe sans fin.
r,
la presque totalité des attitudes du roi Louis II, dès lors qu'on les envisage
sans a priori, ne sont que le fruit de quelques grands traits de sa
personnalité, éclairant sous un jour nouveau les faits qui, à dessein ou non,
parurent anormaux à ses contemporains.
ans
céder à la trop facile psychanalyse réductrice habituellement développée pour
permettre à leurs auteurs de se gargariser de leur génie autoproclamé, on
peut tenter de cerner la personnalité de Louis II au travers de douze adjectifs
choisis sans complaisance.
espotique
yant
très jeune eu conscience de son rang et de l'image liée à la dignité royale,
Louis II ressentit par moment l'impression que lui refuser ce dont il avait
besoin relevait de l'impossibilité, trait de caractère qu'il partageait avec
Richard Wagner. Le prince en grandissant et en devenant roi était par trop
imprégné du pacte que le liait à son peuple, du respect des institutions et
des traditions de la Bavière et du souci du bien public que pour faire état
de ses rudes exigences ailleurs que dans les domaines considérés comme privés
et ne relevant pas des affaires d'État. On en tiendra pour preuve que Louis
ne s'opposa jamais aux décisions que commandaient la raison, le droit ou l'intérêt
supérieur de la patrie. Souvent présentée comme le paroxysme de l'esprit despotique,
voire tyrannique, l'épreuve de force qui opposa le gouvernement au souverain
à la fin du règne relevait plus de l'intrigue politique que de la volonté
royale de mettre en application des principes absolutistes confinés au seul
univers des songes. Louis II étant un souverain suffisamment averti que pour
ne pas commettre d'actes politiquement contraires au rôle dévolu à un monarque
constitutionnel, il pouvait cependant se montrer totalement inflexible dans
les domaines "annexes" qui finalement lui tenaient le plus à cœur et qu'il
jugeait nécessaires à son équilibre vital. La crise qui sépara un temps Louis
et Richard Wagner à propos de la création du Ring en fournit l'exemple le
plus parlant. Dans un même ordre d'idée, les épuisants voyages que le roi
imposa à ses proches comme Josef Kainz renforcent la vision d'un être dont
la quête de perfection atteignit un tel besoin de concrétisation qu'elle exigeait
plus que ce qu'un humain ordinaire eût pu accomplir et que seule une volonté
de fer permettait d'approcher, entraînant dans son sillage ceux qui, bon gré
mal gré, devaient accompagner cet irrésistible mouvement transcendant.
ntelligent
ul
n'a jamais pu contester l'intelligence du roi qui, dès son plus jeune âge,
fit montre d'un éveil hors norme. Par la suite, sans qu'il eût à la forcer,
cette aptitude utilement relayée par une grande culture ne fit que s'amplifier,
conférant à Louis II une perspicacité qui fut souvent mal comprise, excepté
par ceux qui durent l'affronter avant de souvent devenir ses plus fervents
admirateurs. Il n'est à ce titre que de rappeler la très haute estime en laquelle
le tenait Bismarck qui s'avoua par ailleurs bien heureux de ne pas avoir eu
à être le ministre d'un tel souverain pour se satisfaire d'être le chancelier
d'un Guillaume de Prusse qui avait la profonde qualité de le laisser manœuvrer
en toute tranquillité. Combinée au sens du devoir et à une réelle bonté, cette
intelligence de Louis II l'amena a favoriser de nombreux projets ayant pour
objectif l'amélioration du bien-être général de la population et la promotion
d'une plus grande équité sociale.
épensier
l
serait erroné de croire que Louis n'eût jamais su la valeur de l'argent et
qu'il eût été incapable de gérer ses biens. Adolescent, il recevait une très
modique somme pour ses menues dépenses qu'il affectait aux cadeaux et aux
achats intelligents et dont un compte précis fut scrupuleusement tenu. Sa
personnalité évoluant, le goût pour l'art, l'architecture et les sciences
aidant et l'échelle des valeurs s'accroissant avec l'âge, les petits frais
finirent par atteindre des sommes considérables, et ce essentiellement vers
la fin du règne, encore qu'il faille rappeler ici que les comptes de l'époque
ont pu vraisemblablement faire l'objet de manipulations d'écritures destinées
à camoufler certaines indélicatesses de ses subordonnés. Par ailleurs, le
roi n'aurait pu dilapider toute l'imposante fortune familiale et si les finances
de la cassette royale suivirent une inquiétante évolution, il faut également
y voir le poids de l'imprémature de ceux qui avaient intérêt à laisser la
situation prendre un chemin de non-retour. Que ce soit volontairement ou non,
les divers ministres et la famille royale, en laissant les choses se dégrader,
portèrent une lourde part de responsabilité que seule jugera l'histoire en
leur opposant les témoignages des serviteurs honnêtes de la Couronne qui furent
régulièrement écartés de l'entourage royal. Quant aux investissements consentis
pour l'édification des fabuleux châteaux ou pour la mise sur pied du festival
de Bayreuth, et bien qu'une telle préoccupation ne pût naturellement pas effleurer
les esprits contemporains, il convient d'admettre que l'État de Bavière ne
saurait que se féliciter du rayonnement sans égal qu'ils confèrent à l'Allemagne
et à toute l'Europe.
énéreux
epuis
l'enfance, Louis II l'a toujours été, non seulement vis-à-vis de ses proches,
mais également à l'endroit de tout qui l'approchait sans porter un masque
dissimulant de viles intentions. On a souvent reproché à Wagner d'avoir abusé
de la générosité du roi et de lui avoir caché certains détails. Cette attitude
était amplement justifiée par la vie difficile et tourmentée que connut le
compositeur ainsi que par le don de son génie intégral par le biais duquel
le roi, malgré bien des crises, s'estima toujours bien rétribué. Il n'en fut
pas de même de la part de courtisans et autres grands commis de l'État. Très
concrètement, les exemples les plus évidents de la générosité du roi sont
fournis par les innombrables présents qu'il prodigua tout au long de sa vie,
depuis les cadeaux de Noël qu'enfant il distribuait à son entourage sans distinction
de rang jusqu'aux derniers dons qu'il fit à quelques proches tels ces rares
serviteurs fidèles pour lesquels il eut des attentions paternelles au jour
même de son arrestation.
ystique
levé
dans une profonde foi catholique au cœur d'un royaume apostolique, Louis vécut
la religion avec autant d'intensité que sa conception du pouvoir royal se
confondait avec le droit divin. Au fil des ans, cette piété sincère prit l'aspect
d'un illusoire rempart contre les défauts humains dont il voulait se prémunir
et qu'il estimait incompatibles avec la dignité monarchique. D'où une forme
de mysticisme qu'il serait faux de confondre avec une quelconque bigoterie
de bas étage. La foi du roi était avant tout personnelle, ne s'exposait jamais
à des regards extérieurs et se muait en une relation privilégiée entre l'homme
et la divinité implorée, protectrice contre tout ce qui empêchait l'esprit
de s'élever et donc le ramenait vers ce qui apparaissait vil, bas et matériel.
Mais le mysticisme du roi ne se limitait pas à Dieu seul et il éprouva un
besoin constant de se placer sous la protection de personnalités tutélaires
qui jouèrent un rôle essentiel dans son univers mental, tels les souverains-martyrs
Louis XVI et Marie-Antoinette ou encore, plus loin dans l'histoire, Louis
IX.
ultivé
l
va de soi que le roi était particulièrement cultivé, cette qualité résultant
de la combinaison de dispositions naturelles et d'un cadre familial favorisant
l'accès à la connaissance. Par delà, Louis II a bellement maintenu la vieille
tradition des monarques-mécènes allemands en soutenant les arts partout où
ils trouvaient à s'exprimer. Chacun connaît son rôle capital dans la révélation
au monde du message wagnérien et il n'est que de constater à quel point ses
projets permirent à nombre de métiers scientifiques, artistiques et artisanaux
de s'épanouir sous son règne.
nachronique
i
une part de Louis II était résolument tournée vers le progrès tant technique
que social, l'autre continuait de se référer à une époque révolue. Ainsi,
après un retour aux sources des mythes de l'Antique Germanie sous les auspices
desquels sa jeunesse avait été placée, le roi vécut intensément son intérêt
pour les Bourbons et leur monarchie absolue. Néanmoins, ce qui n'est généralement
qu'un goût sans répercussions excessives sur le quotidien a pris chez Louis
II des dimensions hors norme, d'une part en raison de sa capacité à concrétiser
ses désirs et de l'autre de son extrême sensibilité qui le conduisait à rejeter
un XIXe siècle peu propice à l'idéalisation. La translation depuis l'univers
germanique vers celui du Grand Siècle français se veut essentiellement l'expression
d'une évolution des préoccupations du roi depuis l'exaltation de nobles valeurs
chevaleresques vers celles d'un pouvoir royal qui dans les faits se vidait
progressivement de sa substance au profit du grand ensemble allemand. Ainsi,
bien qu'il eût toujours respecté les institutions de son temps et qu'il fût
parfaitement au fait des réalités politiques et sociales, Louis II cultiva
l'image d'un univers artificiel vécu comme un contrepoids nécessaire afin
de ne pas sombrer avec un monde qu'il lui était fréquemment difficile d'associer
à autre chose qu'à une dureté et une médiocrité qui le rebutait et à laquelle
il se sentait étranger. C'est donc par le biais de ces univers mythiques ou
révolus devenus références absolues que rien ne pouvait ressusciter que le
roi apparut anachronique au cœur d'une époque trop rude pour un esprit épris
de beauté.
isionnaire
a
capacité du roi à saisir les évolutions ne se restreignait pas aux seuls domaines
artistique ou politique dans lesquels il excellait et dont chacun s'entendait
à lui reconnaître les plus hauts mérites. Autre facette de son intelligence,
le roi était particulièrement curieux et friand d'innovations technologiques.
Louis II appliqua ainsi le principe des ascenseurs et promut l'utilisation
rationnelle des ressources naturelles, exploitant au mieux la topographie
de ses grands chantiers et récupérant toutes les formes d'énergie afin de
les recycler tant sous forme de chaleur que de puissance motrice. Ayant très
tôt manifesté son intérêt pour l'énergie électrique dont il favorisa le développement,
il lança un peu avant sa mort le projet d'une machine volante capable de franchir
les Alpes. Versée au nombre des pièces à conviction en faveur de la thèse
de la folie, les idées de l'aéroplane et du zeppelin allaient s'imposer en
un peu plus d'une décennie.
unatique
utant
certaines préoccupations pouvaient tourner à l'obsession, autant le roi était
capable de versatilité, encore que cette attitude fût souvent le résultat
d'une réaction rapide et impulsive que venait tempérer une réflexion à plus
long terme, comme en attestent ses relations avec Wagner ou divers collaborateurs.
acifique
'un
des grands drames intérieurs de Louis II fut de n'avoir jamais su empêcher
les guerres dans lesquelles la Bavière fut entraînée, perdant l'une, gagnant
l'autre et répugnant toujours à s'y résoudre. La guerre était en effet aux
antipodes de son idéal de beauté, de calme et de splendeur et l'on trouvera
un intéressant sujet de dissertation dans la comparaison que l'on pourrait
réaliser entre Louis II et Bismarck, ce dernier n'aimant guère plus les batailles,
détestant les habits militaires et privilégiant l'action diplomatique pour
ne considérer le conflit armé que comme le moyen ultime mais nécessaire de
sa politique. Quelles que fussent les circonstances et contrairement au chancelier
du Reich, le roi de Bavière ne pu franchir le pas consistant à ajouter la
guerre à l'arsenal des moyens de la direction des États. Plus généralement,
Louis II rejetait la violence elle-même qui offusquait sa recherche d'absolu,
le conduisant à interdire la chasse partout où il séjournait.
mbigu
i
Louis II est un aigle, il est également un humain, de sorte que son esprit
qui tend à s'élever toujours plus haut se heurte à une enveloppe charnelle
qui, indépendamment de douleurs physiques ordinaires tels les maux de tête
ou les rages de dent, le ramène à de plus habituelles tentations. Sans doute
touche-t-on ici à l'une des facettes les plus complexes de la personnalité
du roi qu'il serait réducteur de taxer d'homosexualité commune, se faisant
ainsi l'écho des détracteurs qui depuis plus d'un siècle tentent de caricaturer
une situation éloignée du sordide dans lequel on a essayé de la faire sombrer.
Il est à ce titre bien regrettable que nombre d'auteurs et de cinéastes aient
prêté au roi les perversions imaginaires dont ils étaient eux-mêmes les seuls
vecteurs, comme il est déplorable que le personnage de Louis II ait été récupéré
par des communautés sexuelles qui ont tenté d'en faire l'emblème de leur cause
au mépris des convictions propres de Sa Majesté et du nécessaire devoir de
nuance devant animer sans exception ceux qui veulent rendre un juste hommage
au roi. À ce titre, l'explication du docteur Robin sur l'amalgame amitié-amour
comme sentiments indissociés paraît de loin la plus réfléchie, car ne tenant
compte d'aucune intention cachée, ni de ragots qui à l'époque servirent le
jeu politique des alcôves obscures. Ainsi, l'image d'un roi guettant de jeunes
éphèbes afin de les contraindre à d'incroyables orgies ne saurait constituer
qu'une insulte à la mémoire du grand monarque. La nuance impose plutôt de
considérer que, dans le cadre de cette frontière indistincte entre l'amitié
et l'amour, le roi sensible à la beauté masculine comme féminine ait franchi
à plusieurs occasions la limite des sentiments. Comme en attestent les extraits
disponibles et fiables de ses journaux privés, absolument rien ne permet de
supputer que Louis se soit laissé aller à des attitudes extrêmes que réprouvait
sévèrement la morale et les lois du XIXe siècle. En outre, la sincère piété
du roi comme sa haute conception du pouvoir monarchique eussent été en complète
contradiction avec les abandons auxquels il ne s'est probablement d'ailleurs
jamais rendu.
bsolu
eut-être
parce qu'il n'eut pas à conquérir par tous les moyens imaginables ses droits,
honneurs et biens, le roi était foncièrement honnête tant en actes qu'en paroles.
N'ayant jamais eu de motif d'agir autrement, n'étant pas soumis à la tentation
de la concupiscence, son caractère en fut profondément marqué, le conduisant
à exécrer le mensonge et plus généralement tout ce qui s'opposait à une élévation
de l'être. Inévitable corollaire, l'entièreté monolithique de tels sentiments
ne pouvait qu'amener Louis II à entrer en conflit avec le monde extérieur,
mais également avec la part de lui-même qui empêchait cet envol de l'esprit
et de la pureté. Wagner qui avait eu l'occasion de mesurer toute la dureté
de son temps fit immédiatement observer à ses proches dès après sa première
rencontre avec le monarque qu'il craignait que ce jeune roi de dix-huit ans
n'allât au devant de cruelles désillusions.
ouze
mots semblent bien dérisoires pour décrire une personnalité aussi complexe
que celle de Sa Majesté le roi Louis II de Bavière. D'aucuns la trouveront
trop complaisante, d'autres trop dure. Elle cherche pourtant avec clarté à
dresser un portrait que n'obscurcit ni la critique aisée, ni l'adulation béate.
Le véritable amour est celui qui, par delà les apparences, perce les brumes
trompeuses et contemple avec une sévérité paternelle et une indulgence maternelle
le cœur d'un homme n'ayant eu pour défaut majeur que de vouloir en dépit de
son temps transformer de superbes rêves en une réalité rayonnante.