a folie
"
'accepte que
l'on m'interdise de régner. Je n'accepte pas que l'on me déclare fou !,
clama Louis II lors de son arrestation à Neuschwanstein le 11 juin 1886.
i les affaires d'argent
et de pouvoir furent le motif du bras de fer entre le roi et les ministres,
la question de la folie servit quant à elle de caution à l'action du gouvernement
rebellé contre l'autorité monarchique. Or, à l'heure actuelle et au terme
d'un débat alimenté par d'innombrables discussions, il n'est plus grand monde
pour encore accréditer la thèse de la folie de Sa Majesté le Roi Louis II.
a société avait
autrefois une interprétation très large de la folie, laquelle pouvait le cas
échéant englober toutes les formes d'excentricité et il est superflu de préciser
que ce constat était d'autant plus vrai si le sujet concerné occupait d'insignes
fonctions l'exposant à la convoitise des envieux et autres personnages avides
de pouvoir et de fortune.
a famille des Wittelsbach
avait eu son lot de comportements surprenants dont quelques-uns relevaient
manifestement de la démence, mais dont la très large majorité ne devait être
regardée que comme l'expression d'une certaine excentricité ou originalité
sous des formes variables. Ainsi en fut-il du roi Louis 1er, poète amateur
dont on critiqua les dépenses consenties dans le but de couvrir la Bavière
d'un tapis de constructions diverses, ce qui conduisit le monarque à se dire
que ses contemporains étaient en définitive de bien petits esprits. Or, ces
célèbres monuments (voir
le site consacré au Walhalla près de Ratisbonne) sont devenus les points
de repère de villes comme Munich qui abrite un foisonnement de trésors culturels
inestimables et qui symbolise si concrètement tout un courant national. D'autres
Wittelsbach célèbres ont également prêté le flanc à la critique telle Élisabeth,
impératrice d'Autriche et reine de Hongrie. Bien qu'elle n'eût malheureusement
su épauler son époux François-Joseph dans le travail que menait celui-ci jour
après jour avec une conscience et une obstination forçant le respect, elle
fut capable de gagner le sincère amour de ses peuples. Là réside d'ailleurs,
par-delà une excentricité qui valait au moins celle de son cousin, l'un de
ses points commun les plus évidents avec Louis II. Qui sait d'ailleurs si
leurs destins n'ont pas été liés jusque dans la façon de mourir ?
ien sûr, le frère
de Louis II dut être interné, ce qui permit plus facilement aux adversaires
du roi de semer le doute et la suspicion et de mieux préparer le coup d'État
de 1886, mais la proximité génétique existant entre les diverses maisons princières
allemandes n'offre aux détracteurs que des spéculations non fondées et démenties
par l'essentiel du gotha germanique.
n définitive, et
sans revenir sur des considérations relatives au caractère, il est actuellement
possible d'affirmer avec certitude que le roi n'était absolument pas fou.
e simple examen
des griefs formulés à l'encontre de Louis II suffit dans la majorité des cas
de faire voler en éclats les accusations pesant sur lui. Ni le fait d'ériger
des châteaux, ni celui de vivre intensément une passion artistique ne sauraient
servir un procès alors que l'une des marques les plus tangibles d'un pouvoir
monarchique bien exercé s'est précisément affirmée par le biais de l'épanouissement
des arts et les réalisations architecturales d'un règne.
l est un fait acquis
qu'une large part des rumeurs propagées sur le compte du roi n'étaient que
calomnies ou exagérations destinées à préparer le terrain à la destitution.
Une petite comparaison est à ce titre assez instructive et vise à constater
à quel point le début de contestation fut promptement muselé quand furent
évoquées les questions de coup d'État et d'assassinat du roi alors que les
autorités ministérielles avaient été étonnement passives, voire complices,
quand furent diffusées les rumeurs quelques mois auparavant. Et pour cause,
puisqu'elles en étaient pour part à l'origine.
l n'est pas jusqu'au
préambule du diagnostic de la commission d'aliénistes qui ne porte en lui
les germes d'un doute légitime quant à sa valeur et à son impartialité, puisqu'il
fait état de ce que les médecins se voient dans l'obligation d'obéir à
l'ordre reçu !
es accusations formulées
en 1886 démontrent avec clarté à quel point la position des ministres étaient
faible sur le fond de l'affaire et n'avait comme objectif ultime que d'écarter
par n'importe quel moyen le roi de l'exercice du pouvoir, tâche d'autant plus
complexe que le souverain était populaire et les ministres, considérés avec
méfiance. L'acte par lequel on condamna Louis II était si inconsistant qu'il
n'existait même pas au début de juin et ne fut rédigé à la hâte que dans la
nuit du 8 au 9 juin afin de répondre aux besoins pressants de politiciens
contraints de devancer l'action royale pour se maintenir à leurs postes. En
outre, l'attestation de la folie du roi fut établie par des médecins n'ayant
pas examiné Louis II, ne se basant que sur des directives ministérielles,
des faux témoignages et des récits déformés complaisamment fournis par les
putschistes. Le mot de Bismarck rappelant ironiquement à ce propos que l'on
avait fouillé les poubelles du roi est suffisamment éloquent. L'autre point
intéressant réside dans l'attitude du corps médical qui, lors du bref internement
du roi, put enfin côtoyer son patient, conduisant le docteur Grashey à dire
que pour lui, le cas de Sa Majesté n'était absolument pas désespéré.
Et pour cause puisque ce médecin qui signa le procès-verbal d'expertise sans
avoir jamais examiné le sujet constata tout comme le professeur Gudden que
Louis II paraissait en pleine possession de ses moyens intellectuels.
'autres médecins
qui pour leur part connaissaient Louis II depuis l'enfance furent en mesure
d'apprécier pleinement l'évolution psychique du roi, s'opposant à un diagnostic
de folie pure que nul aliéniste doué à la fois d'un grand courage et de conscience
professionnelle n'eût consenti à signer. Ainsi le docteur Maximilian Schloß
von Löwenfeld avoua-t-il par la suite dans la presse viennoise :
"
e n'ai pas
voté séparément car si je l'avais fait, je ne serais probablement plus ici.
J'aurais subi le même sort que les autres. De Hohenschwangau où j'ai séjourné
onze jours, j'ai adressé à la Allgemeine Zeitung de Munich un télégramme
priant la rédaction de bien vouloir publier ma désapprobation concernant l'expertise
des psychiatres. Le roi est à mon avis souffrant mais pas un malade mental.
Mon télégramme ne fut pas imprimé par le journal. Je connais le roi depuis
quarante ans, depuis sa naissance. Le docteur Gietl et moi-même étions ses
uniques médecins. Nous sommes tous les deux convaincus que le roi n'est pas
un malade mental. Mon avis est le suivant: le roi a ses particularités, il
est dépensier, bon jusqu'à l'excès et passionné pour les constructions et
les beaux-arts. Ses excentricités sont la faute de ceux qui constituent depuis
des années son entourage, ces créatures corrompues, égoïstes et menteuses
qui ont délibérément favorisé toutes ses fantaisies, déclaré tous ses désirs
réalisables et l'ont volontairement poussé dans toutes ses passions. En l'incitant
ainsi à des dépenses énormes, les créatures de son entourage en tirèrent habilement
et scandaleusement profit. Aucun de ses actes ne fut jamais un acte de folie.
Il a toujours négocié avec les artistes et les artisans, exprimé clairement
ses désirs, imposé son goût élevé et manifesté des connaissances et une circonspection
exceptionnelles. Celui même qui donna en 1870 l'ordre de mobilisation de l'armée
bavaroise et contribua ainsi considérablement à l'issue finale de la guerre
est prétendu "fou" ? Non. Malgré les événements des dernières années, le Roi
n'est pas un malade mental. Avec le traitement qu'on lui inflige, il pourrait
par contre le devenir ! Les pièces ont été aménagées comme pour un fou furieux,
les encorbellements ont été murés ou rendus inaccessibles, les fenêtres sont
munies d'espagnolettes. Le tout ressemble à un asile d'aliénés. Le Roi dispose
de seulement deux pièces, la chambre à coucher et le salon. La pièce à côté
est occupée par le docteur qui le surveille constamment. Le parc est barré
et le roi est complètement isolé. Mon pauvre roi, comment pourrais-je, à mon
âge, encore survivre à toute cette peine qui s'est abattue sur toi ?"
ynthétisant tout
un courant de pensée, ce témoignage est particulièrement révélateur, car il
met en exergue toute la stratégie qui consista à prendre le roi au piège de
ses goûts, de ses passions et de ses excentricités pour en grossir les traits
et les ériger en irréfutables et accablantes preuves de folie.
omber dans l'excès
inverse en niant tout problème psychologique n'est cependant pas une meilleure
solution, mais il convient de noter que si Louis II souffrait d'une certaine
forme de schizophrénie, cette dernière n'avait nullement altéré ses facultés
mentales aiguës et n'avait jamais atteint les dimensions d'une paranoïa interdisant
totalement l'exercice du libre-arbitre et donc du pouvoir, argument sur lequel
s'appuyait précisément le rapport des aliénistes. Au demeurant, suivant en
cela l'avis de divers spécialistes, rien ne permettait de présumer d'une inéluctable
dégradation de l'état de santé de Sa Majesté tout comme il apparaît que l'influence
d'un entourage foncièrement loyal, fidèle et honnête eût été le meilleur antidote
contre une évolution néfaste de la psychologie complexe de Louis II.
ar delà toute dimension
médicale, les actes du roi comme le témoignage de nombreux acteurs de la scène
politique de l'époque suffisent amplement à éclipser les allégations qui permirent
la destitution.
out au long de son
règne et malgré des attitudes surprenantes, Louis II fut toujours guidé par
une haute conception de l'État et de la monarchie. À maintes reprises et en
particulier en période de crise, il démontra son souci du bien-être de son
peuple et sa conscience aiguë du devoir, le tout sous-tendu par une vision
extrêmement pénétrante et perspicace de la situation politique et stratégique
de son temps, y compris dans les derniers temps de sa vie. Nombre de personnes
ne furent d'ailleurs pas dupes du mobile officiel de la destitution du roi.
Ainsi, le général Mack, chef de l'état-major bavarois auquel le comte Dürckheim,
aide de camp de Louis II, avait confié ses appréhensions s'exclama que tout
cela n'était au fond rien d'autre qu'une haute trahison.
t si Louis II avait
en outre été réellement privé de sa capacité de jugement, bien des déclarations
émanant de personnes autorisées perdraient toute valeur de manière incompréhensible,
à commencer par celles de l'un des plus grands génies politiques de tous les
temps, à savoir le prince de Bismarck. Si ce dernier accueillit sans naïveté
l'argumentation des ministres conjurés transmise par l'intermédiaire du comte
de Lerchenfeld, il n'en conserva pas moins son estime officielle pour le roi
Louis dont il conservait en permanence le portrait sur son bureau. Et quand
le comte Dürckheim lança son ultime appel au chancelier impérial en juin 1886,
ce dernier n'hésita pas à conseiller au roi de défendre la Couronne devant
le parlement et contre les ministres, attitude qu'il n'eût certainement pas
adoptée s'il avait été lui-même convaincu de l'incapacité imputée au souverain
bavarois.
e meilleur démenti
à la folie du roi fut ainsi fourni par ce même Bismarck qui, dix ans après
la mort de Louis II et six après son retrait forcé des affaires du Reich,
consacra ses forces déclinantes à la rédaction de ses mémoires, consignant
que :
"
e monde changera
son avis sur ce grand roi lorsqu'il prendra connaissance de sa correspondance
politique. Il gouverne mieux que ses ministres. J'ai toujours eu de lui l'impression
d'un monarque clairvoyant en affaire."