hronologie d'un meurtre

i l'on suit les tenants de la thèse de l'assassinat, voici en résumé comment se déroulèrent les événements de la soirée du 13 juin 1886.

n fin d'après-midi, alors que le plan d'évasion est prêt et que la voiture à l'extérieur du domaine de Berg attend d'emmener son illustre passager sous des cieux plus propices, le pêcheur Lidl sur ordre des fidèles de Louis se rend en barque non loin du rivage proche du château où doit se présenter le roi en la seule compagnie de son médecin. Il est à cet instant 18h54 et Louis II s'élance dans l'eau afin de rallier la barque. Retentissent alors des coups de feu, trois exactement : atteint de deux balles dans le dos, le roi meurt et s'effondre dans le lac. L'ultime acte du coup d'État vient de se jouer. Repéré depuis la berge par les assassins, Lidl est menacé de mort s'il révèle quoi que ce soit, à qui que ce soit. Taraudé par la peur, il obtempère tout en consignant secrètement son témoignage, tantôt de façon explicite, tantôt par des allusions sibyllines, dans un cahier d'écolier dont l'original a disparu, mais dont on dispose du fac-similé.

ouis II assassiné, abattu dans le dos !

ce stade surgit la question du manteau, car suivant la thèse officielle, Louis II portait un chaud et lourd manteau d'hiver qui fut retrouvé sur la rive et ne portait aucun impact de balle. Cela tendrait à contredire la version de l'assassinat si l'on n'était amené à se demander pourquoi Louis portait un tel habit au mois de juin. L'explication pourrait résider dans le traitement qui fut réservé aux vêtements du roi après que son corps eut été repêché, car il fut ordonné de les brûler sans exception, ce qui ne laisse pas d'étonner et de s'interroger sur la raison qui aurait rendu si impérieuse la nécessité de détruire au plus vite les habits du défunt. À moins qu'il ne se fût agi de faire disparaître le maximum de traces d'un acte criminel et inavouable. D'où également le dépôt sur la rive du lac d'un manteau intact pris dans la penderie royale afin de compléter une mise en scène suggérant que le roi aurait abandonné son vêtement trop encombrant avant de se jeter dans les flots afin d'y trouver la mort, auquel cas on se demanderait néanmoins pourquoi Louis II n'a pas simplement pénétré dans l'eau avec ce lourd manteau d'hiver qui n'aurait pas manqué de favoriser son morbide dessein.

este que le fameux manteau d'origine, bien plus léger et portant deux impacts de balles ne disparut pas dans les flammes contrairement aux autres vêtements du roi, devenant ainsi une relique conservée dans le plus grand secret jusqu'à ce qu'il parvînt entre les mains de la comtesse de Werbna-Kaunitz, laquelle s'ouvrit à quelques personnes de confiance du terrible héritage dont elle était la gardienne : un loden avec deux orifices aux bords noircis, l'un entre l'omoplate et la colonne vertébrale et le second à peu près au niveau du cœur. À la mort de la comtesse en 1973, nul ne retrouva le manteau et d'aucuns estiment qu'il a pu être détruit, intentionnellement ou simplement par ignorance de sa valeur.

t voici donc qu'une nouvelle fois, un élément capital ne s'appuie plus que sur des témoignages à défaut de pièces à conviction matérielles dont les uns prétendront qu'elles ont disparu parce qu'elles n'ont jamais existé et que les autres tiendront pour la preuve accablante d'un drame qui, longtemps après les faits, constitue l'un des plus grands scandales politiques et dossiers criminels de l'époque contemporaine.

l n'y a cependant pas à verser au dossier que l'implication réelle de fidèles du roi dans un projet d'évasion, les notes d'un pêcheur ou un manteau accusateur maintenant disparu, car nombre de témoignages indépendants abondent en faveur de la thèse de l'assassinat.

insi, Fritz Schwegler qui fut piqueur du roi et vivait à Seeshaupt non loin de Berg évoqua toujours auprès des siens ces deux impacts de balles, tenant pour preuve de l'ultime phase de la conspiration antiroyale le fait que quand débutèrent vers vingt heures les recherches afin de retrouver le roi, tous les domestiques furent enfermés à l'intérieur du château, comme s'il s'était agi de les empêcher d'aider le monarque ou, pire, de voir ce qui devait demeurer à jamais un secret. Autre témoignage que celui du docteur Maag de Starnberg, lequel contrairement à Schwegler, n'avait aucun lien particulier avec Louis II. Appelé d'urgence à Berg afin d'y signer le certificat de décès, il fut exigé de lui qu'il ne signalât que quelques éraflures aux genoux du roi qu'il lui fut fermement interdit d'examiner. Sans que l'on sût comment il y parvint, le docteur Maag réussit néanmoins à voir les blessures dans le dos de Louis II.

ne fois encore, il s'agit là de témoignages parmi d'autres qui ne reposent que sur la bonne foi de leurs auteurs, lesquels en font généralement état dans le seul cercle familial afin de ne pas s'attirer de dangereuses inimitiés, voire des représailles. Si rien ne corrobore ces dires en dehors de leur nombre et de leur concordance, il est difficile d'imaginer qu'autant de personnes eussent pris le risque de tenir de tels propos dans le seul but de se faire valoir, et ce d'autant plus que lesdits témoins appartenaient à des couches sociales variées, n'entretenaient aucunes relations entre eux et ne faisaient en rien état d'une quelconque mythomanie. Au sein même de la famille des Wittelsbach, les voix se sont élevées pour apporter leur caution à la version de l'assassinat, telle celle du prince Joseph, neveu de Louis qui réitéra il y a peu sa conviction de ce que le roi avait été abattu.

estent finalement les petits faits parfaitement avérés qui viennent s'ajouter comme autant d'éléments apparemment anodins, mais qui mis bout à bout prennent tout leur sens.

n ce soir tragique du 13 juin 1886, alors que tout un chacun au château savait où le roi et son médecin allaient en promenade, il fallut étrangement attendre un long moment avant que les groupes de recherche auxquels il fut expressément interdit de se diriger vers le lac ne fussent redirigés du parc vers la rive où les corps ne furent trouvés que deux heures après l'alerte, soit trois heures trente après la mort de Louis II. Quatre autres heures furent encore nécessaires pour ramener vers le château tout proche les dépouilles qui, au mépris de toute dignité et respect furent dans l'intervalle entreposées dans un hangar à bateaux. Ce fut d'ailleurs dans ce hangar à bateau que la commission judiciaire dépêchée en toute hâte depuis Munich eut à constater la mort du souverain dont le corps parfaitement nettoyé et coiffé avait été très bien préparé. Ces officiels n'étaient au demeurant chargés que de prendre acte des choses avec stricte interdiction de soulever le drap couvrant le corps du roi défunt dont aucune autopsie ne fut autorisée au grand dam de ladite commission.

ar ailleurs, les traces de lutte mentionnées par certains pour attester l'idée d'un étranglement du professeur Gudden par le roi sont peu probantes en raison de la nature même de la berge à l'endroit du drame, celle-ci étant essentiellement constituée de galets moins susceptibles de conserver de telles empreintes que le sable ou la terre. Quant aux premiers constats relatifs au professeur Gudden, ils ne font mention d'aucune trace de strangulation, cette assertion n'intervenant que par la suite. Enfin, une autre question se pose afin de déterminer la raison qui fit s'arrêter la montre du roi à 18h54 tandis que celle de son médecin fonctionna jusqu'à 20h10. Sujet digne d'Agatha Christie qui laisse entrevoir que la montre de Louis II a dû cesser de fonctionner quand son corps fut englouti par les eaux, donnant ainsi une idée assez précise de l'heure du drame. Il faudrait ici admettre pour souscrire aux versions officielles que la montre de Gudden, vraisemblablement d'une qualité inférieure à celle du roi, eût encore fonctionné pendant plus d'une heure après le trépas de l'aliéniste, supposant qu'elle n'eut dès lors à subir le moindre choc ni à être en contact avec l'eau. À moins que…

i l'on admet l'idée de l'assassinat, si l'on porte attention aux témoignages et aux indices épars, si l'on prend la série de faits avérés qui n'acquièrent leur signification réelle que lorsqu'ils sont associés et perdent tout caractère anecdotique et si l'ensemble est replacé dans le contexte historique de la crise politique de l'époque, il devient possible de préciser la théorie énoncée précédemment et de dresser de façon minutieuse la succession des événements qui conduisirent en ce 13 juin 1886 à l'assassinat de Sa Majesté le Roi Louis II de Bavière.

ers six heures de relevée, au vu et au su de tous, le roi et le médecin sortent pour effectuer la promenade le long du lac promise en début d'après-midi. Peut-être à cet instant Louis II sait-il que ses fidèles s'apprêtent à le faire évader, peut-être l'ignore-t-il. De son côté, le professeur Gudden a, depuis le 10 juin où il signa l'acte établissant la folie du roi, le temps de se rendre compte de ce que son patient n'était certainement pas aussi fou que ce que certains voulurent lui laisser entendre. Tant au travers de ses actes que de ses réflexions, on perçoit l'évolution de la position du médecin qui saisit lentement qu'il a été l'un des rouages manipulés d'une sombre combinaison politique. Il est presque dix-neuf heures quand le roi s'élance vers les flots en direction de la barque salvatrice de Lidl tandis qu'une calèche attend sur la rive à peu de distance afin de recueillir le fuyard et de le conduire en Autriche. Or, à cet instant précis, depuis les fourrés et taillis qui bordent le lac se tend la main criminelle. Trois coups de feu retentissent dont deux atteignent le roi dans le dos. Mortellement atteint dans son élan vers la liberté, Louis II de Bavière s'effondre dans les flots. Refusant peut-être de cautionner cette extrémité en laquelle est arrivé le coup d'État, devenu un témoin gênant tant par ce à quoi il a assisté que par les révélations qu'il pourrait faire sur l'état psychiatrique du feu roi, Gudden est lui-même assassiné. Les meurtriers et leurs complices ont largement le temps de veiller à ce que tout laisse penser que le roi a succombé à une crise de folie à la fois meurtrière et suicidaire. Vaille que vaille, on tente de retourner quelques galets pour simuler des traces de lutte et on dépose sur la berge l'un des manteaux du roi pris à la hâte dans sa penderie. Puis les meurtriers se fondent dans l'obscurité, avertissant les commanditaires de ce qu'ils ont accompli leur sinistre besogne. Du coup, vers vingt-deux heures, les recherches débutées deux heures plus tôt sont enfin orientées du parc vers les rives lac où il ne reste plus qu'à découvrir une scène soigneusement préparée, les deux corps sans vie étant retrouvés une demi-heure plus tard. Conduites dans le hangar à bateaux, les dépouilles sont dévêtues, nettoyées et recouvertes d'une toile blanche que personne n'a le droit de soulever afin de ne rien subodorer des causes réelles du trépas du roi. Les vêtements de Louis II et de Gudden qui portent les traces du forfait sont brûlés afin de ne laisser aucune preuve. Durant ce temps, on fait venir un médecin de Starnberg afin de signer le certificat de décès ainsi qu'une commission de Munich avec pour seul but de constater la mort du souverain sans qu'il soit évidemment envisagé de procéder à une autopsie ni même à un simple examen externe des cadavres. Seuls les embaumeurs manipuleront encore le cadavre du roi. Par-delà toute espérance, le coup d'État a réussi.