inderhof
et Herrenchiemsee (1871-1874) - 10/15
épossédé
d'une part de son pouvoir, affecté par la dégradation de la santé mentale
de son frère, Louis vit dans un état de tension nerveuse extrême qu'il ne
parvient à dominer qu'en se réfugiant dans l'univers de pierre qu'il se bâtit
dans les Alpes et en adoptant un programme de déplacements immuable.
insi,
dès 1871, les mois de mai et d'octobre se passent à la Vorderriss tandis que
les anniversaires à partir de 1876 se dérouleront toujours au chalet du Schachen,
dans l'éther des cimes que n'atteignent ni intrigues, ni politique. Cette
régularité est d'autant plus nécessaire à Louis qu'il a une très mauvaise
dentition qu'il refuse de faire soigner, souffre de maux de tête et d'insomnie
et que tout exercice physique lui est interdit en raison d'une récente chute
de cheval qui entraîne la disparition progressive de ses traits fins et juvéniles.
n
cette même année, alors que l'Europe s'occupe d'affaires très concrètes, le
Saint-Siège dont l'État temporel vient d'être rayé de la carte promulgue le
dogme de l'infaillibilité papale. Dans une Bavière divisée, les milieux catholiques
les plus radicaux y trouvent un terrain d'opposition vis-à-vis de la Prusse
protestante et de son Reich, mais Louis II, bien que souverain d'une nation
traditionnellement proche de Rome, répugne à souscrire à ce dogme et confie
son embarras à Bismarck. Sagement, le chancelier qui n'a pas encore engagé
le Kulturkampf, le combat culturel impérial, invite Louis à
ne pas trop s'exposer dans une affaire aux conséquences incertaines.
ingulière
relation que celle existant entre le roi de Bavière et le chancelier allemand,
faite d'intérêt réciproque teinté de rude réalisme politique de la part du
second et du refus d'abandonner son pouvoir de la part du premier, surnommé
l' "amant du clair de lune" ou encore le "roi vierge". Et de fait, amant de
la lune, Louis l'est quand au cœur de la nuit surgit son traîneau, fugitive
vision fantomatique qui l'emmène pour l'engloutir toujours plus dans le monde
qu'il s'est créé.
ans
la solitude croissante de Louis, Richard Hornig joue un rôle de premier plan.
Entré quatre ans plus tôt au service du roi, le jeune homme fait preuve d'une
fidélité jamais démentie, prévenant les moindres désirs du monarque et devenant
de fait son véritable secrétaire personnel. Plus intimement, l'ambiguïté amour-amitié
qui caractérise Louis s'exprime au travers de sa relation avec Richard Hornig.
Il n'y a aucune vulgarité dans leurs sentiments et leurs chastes liens ne
donnent lieu dans les cas extrêmes qu'à de simples baisers dont le roi qui
est très pieux se repent immédiatement. D'ailleurs, Richard Hornig n'est pas
homosexuel et se mariera par la suite avec la bénédiction de Louis II qui
comblera la famille de bienfaits. En réalité, si Louis éprouve une attirance
pour son valet et confident, tant son esprit que sa foi et son statut de roi
se refusent à tout abandon.
epuis
1869, alors que la vérité sur Wagner s'imposait et que la disparition de l'indépendance
de la Bavière se profilait, le roi commença à se confier à un journal intime
en y retraçant ses conflits intérieurs. L'histoire de ces journaux fut particulièrement
mouvementée : confisqués à la mort de Louis et probablement falsifiés, les
deux derniers volumes ont disparu tandis que les sept autres ont été soigneusement
mis au secret jusqu'à ce jour par la famille de Wittelsbach. Les pages de
ce journal sont rythmées d'innombrables serments devant éviter toute rechute,
qu'il s'agisse de baisers ou d'onanisme. Chaque promesse de repousser le mal
résonne comme le pathétique cri d'un esprit retenu par un corps auquel il
voudrait imposer une abstinence totale, toutes ces prières répétées prenant
à témoin l'idée de la majesté royale incarnée par les lys et les Bourbons
du Grand Siècle dont il implore la protection.
ar
plus que jamais, le roi de Bavière vit sa passion de la monarchie absolue
comme le contrepoids à la sombre réalité politique.
ès
mai 1872, Louis II qui entend pleinement profiter de l'art loin de la foule
et des regards scrutateurs entame la mise sur pied de représentations privées
qui, à côté des opéras, font la part belle au théâtre évoquant les Bourbons.
Le roi en est d'ailleurs tellement avide qu'il commande, sur base de canevas
qu'il fournit lui-même, la rédaction de nombreuses pièces qui, si elles ne
sont pas d'une toute première qualité littéraire sont d'une rigoureuse exactitude
historique. Ce monde dont Louis II est séparé par un siècle d'histoire mouvementée
prend également vie au travers de son deuxième château entamé dès 1870, Linderhof,
directement inspiré du Petit Trianon à Versailles.

ersailles
! L'obsession du roi est telle que le 20 août 1874, Louis II arrive à Paris
où il rend visite à l'ambassadeur allemand qui n'est autre que Hohenlohe.
L'accueil de la population française qui reste marquée par la guerre et pour
laquelle un Bavarois vaut bien un Prussien et n'est en définitive qu'un Allemand
est glacial. Quant à la presse, elle ne se prive pas d'attaquer le roi accusé
tour à tour d'avoir sans raison agressé la France, de n'avoir su empêcher
le conflit et de bénéficier depuis 1871 de fonds spéciaux versés directement
par Bismarck, le comte Holnstein touchant au passage sa commission. L'agacement
des Français culmine quand, pour l'anniversaire du roi de Bavière, la troisième
république fait donner à ses frais les grandes eaux à Versailles. Magie des
lys. Louis qui connaît les lieux mieux que les guides eux-mêmes n'entend pas
les critiques et s'absorbe pleinement dans sa vision de la France du XVIIIe
siècle, ne percevant pas celle de l'après 1870.

uand
le maréchal de Mac-Mahon apprend la présence à Paris d'un hôte si illustre,
il s'empresse de regagner la capitale. Trop tard, car le roi Louis II qui refuse
à nouveau toute entrevue officielle refranchit les Vosges le 27 août avec
le songe de son troisième château : Herrenchiemsee !