ources

l n'est pas toujours très aisé de brosser un tableau complet et totalement avéré de la mythologie germanique, essentiellement parce que les sources fiables sont extrêmement rares. Si les Grecs ou les Romains ont laissé nombre de documents, œuvres et études attestant de leur habitudes et de leurs croyances, il n'en alla pas de même dans le reste de l'Europe. Tandis que l'écriture était un impératif pour de grands ensembles politiques structurés afin de garantir l'administration ou le commerce, l'organisation des Celtes, des Germains ou des Slaves demeurait beaucoup plus simple et ne requérrait pas l'emploi régulier d'un langage écrit. En outre, pour tout ce qui avait trait au domaine des mythes, la transmission se faisait de manière exclusivement orale, de génération en génération, soit au sein de l'exercice de la religion domestique, soit pour certains au travers de castes dépositaires de ces thèmes hérités et transmis des anciens prêtres vers les nouveaux au terme d'années d'initiation et d'apprentissage. L'exemple le plus connu en est d'ailleurs fourni par la caste druidique des Celtes.

es divers peuples développèrent cependant des langages écrits, mais l'absence de support commode pour y reporter les caractères comme l'aspect sacré de l'écriture ont limité tout à la fois leur diffusion dans la population et la multiplication des documents utilisables. En outre, le support habituel des inscriptions étant le bois, il n'est pas étonnant que peu de traces soient parvenues jusqu'à l'époque actuelle.

es deux écritures les plus connues sont celles dites ogamiques et runiques. L'écriture ogamique pratiquée par les Celtes consistait à dessiner sur les arêtes de morceaux de bois ou de roche des encoches dont le nombre et la répartition sur l'une ou l'autre face donnait une suite compréhensible de sons. Il est évident que ce système d'écriture empêchait la rédaction de textes longs. Les runes, moins encombrantes, procèdaient d'un principe graphique différent qui en faisait le pendant germanique de l'alphabet. Tant la nature des messages que leur support ont cantonné l'écriture runique à l'art divinatoire et aux seuls monuments importants, comme des stèles funéraires de pierre. Il en ressort que les messages étaient toujours brefs et relatifs au défunt concerné. De là, peu d'information peut être retirée de ces stèles et bien souvent, ce sont plus les motifs ornementaux qui renseignent sur les mythes de l'ancienne Europe, ces derniers évoquant fréquemment tel ou tel passage d'un récit qui était alors naturellement compréhensible par le plus grand nombre, lequel avait connaissance des tenants et aboutissants du concept décrit.

insi, le peu d'information écrite disponible a été compilé par des lettrés qui regardaient les croyances et le mode de vie des Germains avec un œil extérieur, parfois neutre et descriptif comme pour certains historiens gréco-latins dont Tacite ou Suétone, soit avec l'intention de présenter les peuples païens sous un jour pouvant servir des objectifs précis ainsi que ce fut le cas des moines médiévaux.

Copiste médiéval

ù que l'on se trouve à cet époque, l'écriture et par conséquent la transmission du savoir ne résidait qu'entre les mains de quelques privilégiés que seule formait l'Église, laquelle était évidemment peu encline à fournir des récits ethnographiques exacts et dénués d'arrière-pensée : il importait pour elle de consolider le christianisme et de détacher les populations européennes de tout doute quant au caractère barbare de ce qui n'était pas issu de la Rome papale. Pour cette raison, nombre de documents médiévaux sont entachés d'un doute légitime quant à l'authenticité des faits présentés et ils doivent être plus particulièrement regardés sous un angle sociopolitique. Ce n'est qu'en demeurant critique vis-à-vis des documents écrits que l'on rendra le mieux hommage au travail des copistes qui, sans le savoir, préservaient sur leurs parchemins des fragments des civilisations qu'ils avaient voulu enfouir.

eci étant, si l'écriture était un bien rare, il se trouva quelques lettrés qui prirent le parti de transmettre sous une forme plus exacte les anciens mythes en en faisant des récits cohérents plus conformes à la réalité légendaire. Ne pouvant évidemment les présenter comme des œuvres entretenant le souvenir des religions païennes, ils firent ce qu'ont toujours fait ceux qui craignaient la censure, à savoir resituer le récit interdit dans un contexte différent et maquiller par un écran de fumée les propos litigieux,… Ainsi, il n'était pas rare de voir tel ou tel poète transposer les mythes des dieux germaniques dans le cadre d'histoires relatives à des rois anciens très peu historiques ou même d'expliquer les légendes en paraissant les tourner en dérision, ce qui rendait le contenu de l'œuvre acceptable par l'Église tout en maintenant des traces de l'héritage.

e plus connu de ces auteurs fut Snorri Sturluson, grand personnage de l'histoire scandinave et plus particulièrement islandaise. Envoyé chez un puissant et éclairé seigneur de l'île, il y apprit l'écriture ainsi que toutes les disciplines alors enseignées et s'intéressa à l'art poétique, ce qui lui permit de voyager en particulier en Norvège où il demeura quelques temps à la cour des rois. Puis revenu dans son île natale, il y occupa d'insignes fonctions avant d'être victime d'un complot au cours duquel il devait périr. N'ayant jamais oublié qu'une culture propre avait existé avant la conversion au christianisme, il entreprit une compilation de nombreux mythes germaniques. Il est clair que Snorri fut confronté à divers problèmes liés en particulier au fait que l'Islande avait été christianisée plus de deux siècles avant sa naissance, ce qui ne laissait pas entrevoir la garantie intégrale de recueillir un matériau totalement fiable et pur, si bien que l'un ou l'autre motif évoquant certains aspects du christianisme avait visiblement eu le temps de se greffer sur l'ensemble, mais le lecteur ayant connaissance de ce fait peut déceler sans trop de difficulté les éléments allogènes.

ndépendamment de la question de la qualité de la transmission des récits, les mythes étaient vivants, évoluaient et s'enrichissaient perpétuellement, accompagnant les mutations des peuples pour se faire l'écho des transformations de leur conditions de vie, de leur structure sociale et de leurs aspirations profondes. Le meilleure exemple en est fourni par le transfert d'importance qui s'était effectué dans les derniers siècles de l'époque païenne depuis les figures de Donner et de Tiwaz vers celle de Wotan, preuve que la mythologie germanique n'était pas figée dans un dogme et que société et croyances se transformaient de concert. Le travail réalisé par les compilateurs était donc très ardu et assimilable à la reconstitution d'un ancien puzzle dont on savait qu'il manquait bien des pièces, obligeant afin d'offrir une vision globale à recréer certains liens manquants, parfois au prix de l'un ou l'autre contresens, approximation ou simplification. Néanmoins, les œuvres comme celles de Snorri Sturluson demeurent des références incontestables sur l'univers mental des Germains.

l existe ainsi toute une série de documents épars, rédigés par des auteurs divers à des époques différentes. À côté des Heimskringla et Ynglingasaga, histoires des rois de Norvège et de Suède, on retient de Snorri, primus inter pares, son Edda en prose composée de la Gylfaginning (fascination de Gylfi) qui est à elle seule un précis de mythologie, le Hattamal (dénombrement des mètres) et le Skaldskaparmal qui se veulent avant tout des guides d'initiation à la poésie scaldique. Divers autres poèmes existent, tantôt longs, tantôt brefs, parfois clairs ou totalement obscurs en fonction de la capacité des exégètes à replacer les récits dans leur contexte. Pour ne citer que quelques poèmes principaux de l'Edda, on pointera du doigt les Fafnismal (dits de Fafner), Grimnismal (dits de Griminir), Havamal (dits du Très-haut), Lokasenna (esclandre de Loge), Vafthrudnismal (dits de Vafthrudnir) ou Völuspa (prédictions de la prophétesse).

Gylfi s'entretenant avec le Très-Haut, l'Égal du Très-Haut et le Tiers

'Edda est avant tout une œuvre poétique due au talent des scaldes, ces bardes germaniques qui perpétuèrent longtemps la geste traditionnelle dont la forme littéraire répondait à un agencement rigoureux et faisait fréquemment appel à des formules dont il faut connaître l'existence et qui portent les noms de heiti et de kenningar. Sans s'appesantir sur le sujet, il convient de savoir que les heiti (cf. heißen en allemand) sont les noms donnés à un dieu, sortes de surnoms destinés à fournir une description indirecte des caractéristiques et prérogatives de la divinité tout en insistant sur ces dernières dans le contexte du récit. Ainsi Wotan est-il également appelé Valfadr (père des occis), Hangagud (dieu des pendus), Hrafnagud (dieu aux corbeaux), Helblindi (borgne), Herian (commandeur des armées), Sigfadr (père de la victoire), Allfadr (père de tous; cf. la réutilisation dans le cadre du christianisme),… Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d'autres et les Dieux sont plus souvent qu'à leur tour évoqués par ces heiti. Assez similaires, les kenningar (cf. kennen en allemand) sont des périphrases qui servent à désigner un personnage, un lieu, un objet par une expression construite rattachant le sujet visé à un mythe dans lequel il joue un rôle fondamental. Pour l'homme contemporin qui se contente de parler de l'or, des expressions comme "farine de Frodi" ou "tribu de la loutre" semblent dénuées de sens, mais pour tout qui connaît les légendes, elles deviennent aussi limpides que pour les auditeurs de l'époque païenne.

a compilation était donc un travail de première importance, même réalisé a posteriori et entaché des doutes que laisse planer la transmission chaotique des récits. Mais un autre problème réside également dans la manière dont ces œuvres sont parvenues jusqu'à l'époque actuelle. Durant très longtemps, le seul moyen de diffusion résida dans la copie manuelle des ouvrages, ce qui tout à la fois induisait un faible nombre d'exemplaires ainsi que le risque de voir dénaturer le document originel soit de manière involontaire, par distraction, par erreur de copie, soit sciemment en réorganisant, amputant ou enrichissant les textes originaux que ce fût dans une perspective littéraire, politique ou religieuse. Le manuscrit de l'Edda en prose est ainsi parvenu sous quatre formes principales jusqu'à l'époque moderne et un travail d'interprétation supplémentaire est donc nécessaire pour déterminer au travers des diverses versions laquelle a le plus de probabilité de s'approcher de l'original, sans jamais en avoir la certitude absolue.

Stèle historiée sur l'île de Gotland

es croyances de Germains et leur évolution peuvent aussi être déduite au départ de preuves indirectes, comme l'ensemble des stèles, objets, bijoux et ustensiles divers laissés à la postérité. Ces témoins matériels muets auxquels les archéologues tentent de faire livrer leurs secrets peuvent soit nourrir des spéculations, soit renforcer telle ou telle théorie ou encore combler des lacunes.

ne aide ultime peut finalement être fournie par la technique éprouvée de comparaison des civilisations, laquelle se justifie d'autant mieux dans le cas de l'Europe où, à quelques rares exceptions près, la population est issue d'une souche commune indo-européenne.