ubli et renaissance
à
où le christianisme s'implanta que ce fût par consentement ou par force, il
ne parvint jamais à changer brusquement les croyances des peuples et encore
moins leurs coutumes et habitudes. Aussi l'Église se livra-t-elle à une opération
savante et systématique de détournement des rites et des lieux païens pour
les replacer dans un contexte chrétien.
es
menhirs qui remontaient à une époque préceltique furent régulièrement retaillés
jusqu'au XIXe siècle afin d'imposer l'image de la croix; un lieu aussi célèbre
que le Mont-Saint-Michel était à l'origine un site consacré au dieu celtique
de la lumière; près de la célèbre Teutoburger Wald se dressent les Externsteine,
impressionnant site germanique de colonnes rocheuses que le soleil traverse
de part en part à l'aube du solstice d'été et où les chrétiens tentèrent
de surimposer sans succès leurs propres symboles.
côté de ce processus de substitution existèrent des imbrications qui furent
légions et dont on trouve de superbes exemples comme avec ces croix de cimetière
arborant le traditionnel symbole solaire celtique récupéré au profit de l'image
du Christ sous lequel sont représentées des scènes de mythes germano-scandinaves,
démontrant comment, par un détournement d'éléments culturels, architecturaux
et ornementaux, l'Église a su, malgré les croyances préexistantes ou le retour
ultérieur de motifs païens, maintenir son emprise sur la religion en s'accomodant
temporairement des détails pour asseoir l'essentiel.
u-delà,
dans la vie quotidienne, d'autres manifestations du paganisme ont soit été
détournées de leurs origines, soit ont perdu leur connotation de base. Le
meilleur exemple de ces récupérations se rencontre dans le choix de la date
des fêtes chrétiennes qui coïncident avec celles des païens. Il en est ainsi
de Noël qui remplace le solstice d'hiver, moment où la lumière du jour l'emporte
sur l'obscurité de la nuit, de la Saint-Jean qui se surimpose au solstice
d'été où le soleil brille le plus longtemps ou encore de l'Assomption qui
correspond aux fêtes des moissons. La liste est ainsi très longue. Par ailleurs,
peu de personnes font encore réellement attention au sens très simple des
noms de jours qui se réfèrent aux dieux romains dans les langues latines,
aux dieux germaniques dans les langues idoines. C'est ainsi que le jour de
Wotan a donné le Wednesday anglais, le woensdag néerlandais et le Wotanstag
allemand remplacé par un Mittwoch plus en rapport avec le semainier chrétien.
i
les autorités religieuses tolérèrent un temps les manifestations hybrides
dans lesquelles des rites païens demeuraient, il convient de bien voir que
l'assimilation a presque totalement abouti au terme de quelques générations,
si bien que le Moyen Âge était devenu presque exclusivement chrétien. Pourtant,
la mémoire inconsciente subsistait.
vec
la Renaissance et l'âge classique, une recherche de la raison et un développement
philosophique conduisirent à exhumer la culture gréco-latine et, avec elle,
tout le panthéon associé. S'il n'était évidemment pas question de lui donner
une autre dimension que celle qui lui était attribuée dans les arts, il s'agissait
d'un premier pas vers une redécouverte de l'héritage authentiquement européen.
ourtant,
la réapparition des autres religions dites païennes se produisit nettement
plus tard et répondait à des motivations bien différentes. En effet, avec
la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe apparut le mouvement romantique
qui dans un premier temps continua d'employer les thèmes fournis par la Grèce
et Rome. Quand le romantisme entra dans sa seconde phase, celle de l'affirmation
des nationalismes, il fut indispensable de se tourner vers de nouvelles références,
plus en adéquation avec le contexte géographique des revendications. Ainsi,
les luttes diverses connues au XIXe siècle s'appuyèrent largement sur la recherche
de racines culturelles qui les légitimaient.
uand
le Kalevala ressurgit de l'ombre, que Gallen-Kalela en fit la base de son
œuvre picturale et que Sibelius fut érigé en chantre des vieilles légendes,
il s'agissait bel et bien de créer un ciment pour émanciper la Finlande de
la tutelle russe orthodoxe et quand, suivant les traces de Rikkard Nordraak,
Edvard Grieg s'inspirait de la musique folklorique, une recherche du passé
historique de la Norvège se dessinait avec clarté.
'Allemagne
connut elle aussi son regain d'intérêt pour le monde de l'Antique Germanie
avec les figures emblématiques d'Arminius et de Widukind, les célèbres chefs
germains qui, avec des succès divers, s'opposèrent à la soumission vis-à-vis
des Rome impériale ou papale. Si les États allemands qui prenaient le chemin
de l'unification exaltèrent ces figures historiques pour galvaniser les mouvements
nationaux dès les guerres de libération de 1813-1814, il ne convenait évidemment
pas de pousser plus loin la réflexion, que ce fût dans la très catholique
Bavière ou dans une Prusse qui prônait les vertus protestantes.
u
point de vue politique, la redécouverte du passé païen n'avait donc pour but
que de donner une dimension épique à un combat éminemment prosaïque. Au demeurant,
divers autres pays agirent de même en récupérant l'image des Gaulois ou de
l'empire romain pour cautionner une politique qui partout se voulait nationaliste
et expansionnistes.
omme
on le constate, la redécouverte du passé non chrétien de l'Europe demeurait
partielle et partiale, bien qu'un processus plus subtil et nettement moins
agressif se fît jour, proposant au départ de l'art un voyage culturel
plus durable. La Scandinavie, plus ouverte, l'avait fait concomitamment à
son affirmation nationale. En Allemagne, ce fut avec l'œuvre de Richard Wagner
que ressurgit toute une mythologie alors inconnue de la majorité de
l'Europe. La musique et la dramaturgie servant de support à la vision revisitée
de la religion germanique, cette dernière eut tôt fait de se répandre et de
susciter un intérêt qui fit sortir de l'ombre divers ouvrages anciens qui
étaient les seules traces encore existantes de ce que l'Église avait mis des
siècles à mettre à bas. Ce faisant, la voie était ouverte pour que la matière
soit étudiée de manière sérieuse et fît l'objet d'une reconnaissance à part
entière dans l'univers de la compréhension des peuples européens.
ctuellement,
alors que le choix de confession n'est plus une question saugrenue, les mythes
anciens retrouvent une place dans la culture européenne, permettant ainsi
à chacun de retrouver l'origine profonde de son peuple. Cette affirmation
de la foi ou la référence à l'une ou l'autre de ces religions antiques
prend diverses formes dont certaines visent à reconstituer un univers
mental alors que d'autres ne sont pas toujours du meilleur goût et tiennent
plus d'un folklore confinant au ridicule que d'une véritable quête intellectuelle
et spirituelle.
es sectes n'ont pas non
plus épargné les anciennes religions européennes et il convient de les combattre
avec la même vigueur que celle apportée à la lutte contre les suspects groupuscules
chrétiens.
eci
étant, qu'il s'agisse de croire foncièrement et sincèrement dans les dieux
de l'Antique Germanie ou de considérer que la mythologie est avant tout et
de manière essentielle un legs issu des ancêtres, il convient de ne jamais
perdre de vue que le but essentiel à poursuivre est de réaffirmer une appartenance
à la culture de ceux qui, voici des millénaires, peuplèrent une Europe devenue
maison commune, maison qui comporte diverses salles s'axant toutes autour
d'un même et unique tronc.