a mort de
Balder - 2/2
'épisode
de la mort de Balder est particulièrement épique et a beaucoup inspiré une
certaine vision de l'univers germanique dans cette grandeur digne de la mort
que le bûcher funéraire rehausse encore. Sans qu'il faille ici entrer dans
les détails, on remarquera une intéressante analogie entre de destin de Balder,
dieu de la beauté, et celui de Siegfried, le grand héros humain de la légende
des Nibelungen.
remier
élément du récit, le rêve de Balder témoigne de l'importance accordée chez
les Européens à la signification mystérieuse des songes. Balder fait un rêve
le concernant en propre et le premier élément de parallélisme vis-à-vis de
Siegfried surgit au travers de la tragique prémonition que, d'après la légende
rhénane des Nibelungen, eut Kriemhilde, fille des Rois burgondes et future
épouse du héros symbolisé dans le songe par un faucon blanc attaqué par deux
aigles noirs représentant Gunther et Hagen, les artisans du complot contre
Siegfried.
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est la fierté de ses parents Fricka et Wotan, si bien que la déesse, généralement
assez effacée dans les affaires divines, prend elle-même l'initiative afin
de protéger son fils et de le rendre invulnérable. Mais il est bien connu
qu'il n'existe aucune invulnérabilité totale et qu'aucune armure n'est sans
défaut. Dans le cas de Balder, ce fut le manque de considération vis-à-vis
d'une plante apparemment insignifiante. Le motif se rencontre à travers toutes
les mythologies et réapparaît chez les Germains dans la légende de Siegfried
qui se baigne dans le sang du dragon pour devenir invulnérable, mais ne prend
pas garde au fait qu'une feuille de tilleul tombée d'un arbre est venue se
poser entre ses omoplates, laissant une zone non couverte par le charme du
sang, ce que les ennemis du héros sauront exploiter le moment venu. Si le
thème humain de Siegfried s'apparente à celui de Balder, il n'échappera à
personne que les efforts de Fricka pour protéger son fils trouvent un écho
parfait dans le mythe grec d'Achille plongé dans les eaux du Styx, le fleuve
des morts, le talon par lequel sa mère le tenait n'étant pas pour sa part
protégé. Ces trois récits ressortissent d'un même et unique concept que l'on
retrouve sous des formes diverses à travers toutes les mythologies européennes.
vec
son épouse Nanna et son fils Forsete, dieu de la justice, Balder incarne un
idéal particulièrement clair de la famille, de la beauté, de l'amour et de
la perfection. Une telle image idyllique ne pouvait qu'insupporter Loge qui
devenait chaque jour un peu plus mauvais et espérait un peu plus la perte
des Dieux. Il use donc d'un des stratagèmes favoris des Dieux, la métamorphose,
afin de faire avouer son secret à Fricka sous le prétexte d'une innocente
conversation. Ici encore, un analogie apparaît avec la légende de Siegfried
dans laquelle Hagen, le sombre conseiller du Roi Gunther, réussit à faire
avouer à Kriemhilde le défaut de la cuirasse de son époux sous le fallacieux
prétexte de devoir connaître ses faiblesses afin de mieux protéger le héros
en cas de combat.
ne
fois le secret du "talon d'Achille" de Balder dévoilé, tout le reste n'est
qu'une formalité pour Loge qui abuse Hoder, malheureux protagoniste et exécutant
du sinistre complot. Advient ce qui doit advenir et Balder meurt.
n
tuant Balder et en éveillant dans le cœur de Wotan et de Fricka une insondable
douleur, le déicide signe par là même l'arrêt qui va le bannir et lui imposer
un châtiment à la hauteur de son crime, mais c'est là une autre histoire.
e
thème de la mort de Balder s'achève par la scène des funérailles qui est très
riche en symbole et très forte sur le plan émotionnel, ce que n'ont pas manqué
de noter les artistes, poètes, musiciens et peintres, qui s'en inspirèrent
pour généralement clore de manière épique et magistrale les récits qu'ils
illustraient. Cette solennité des funérailles, cette grandeur tragique, n'étaient
pas la règle commune et la crémation sur un vaisseau de guerre n'était certes
pas le mode le plus courant pour le rituel d'adieu aux défunts. En outre,
ce serait oublier que les peuples européens ont constamment oscillé entre
les diverses pratiques funéraires de l'ensevelissement et de la crémation.
Les kourganes, ces tumuli que l'on trouve dans toute la plaine russe, théâtre
de la grande migration aryenne, témoignent de pratiques bien éloignées de
ce qu'un goût bien naturel pour le merveilleux avait érigé en règle commune.
En fait, où que l'on se trouve en Europe, l'enfouissement des morts est omniprésent
tout en revêtant des formes particulières que l'on peut souvent associer au
milieu de vie des peuples concernés. Ainsi, chez les Vikings, peuple à la
fois d'agriculteurs et de marins, les funérailles maritimes étaient très souvent
simulées par l'ensevelissement en pleine terre, le lieu de sépulture étant
délimité par un alignement en forme d'amande de pierres qui représentaient
la coque d'un vaisseau. Seuls les personnages les plus importants de la communauté
avaient le privilège d'être inhumés dans un navire réel, lequel n'était pas
nécessairement brûlé, mais bien enterré comme en attestent nombre de découvertes
archéologiques dont celle du drakkar d'Oseberg demeure le plus célèbre exemple.
Il serait de toute manière vain de chercher une unité dans les rites funéraires
qui ont évolué dans le temps et dans l'espace et il est préférable de voir
dans ce que l'on a coutume de considérer comme des obsèques typiquement vikings
une sublimation poignante du voyage vers le monde des non-humains, car la
symbolique du vaisseau tient essentiellement à la conceptualisation d'un voyage
vers un autre univers, une autre dimension pour l'humain. De là, la présence
de nombreux objets familiers du défunt dans sa tombe participe à un schéma
très classique qui n'est pas propre aux Européens : celui du transfert où
le mort ne disparaît qu'à la vue des vivants pour rejoindre une autre dimension
dans laquelle il n'est pas décorporé et où il connaît des besoins identiques
à ceux d'avant son trépas. Il en ressort une composition parfois très élaborée
du bagage du mort qui allait des ustensiles les plus divers et les plus anodins
jusqu'aux chevaux, bijoux et esclaves pour les plus puissants seigneurs, ces
biens devant assurer un rythme de "vie" identique après la mort. C'est cette
conception globale qu'illustre avec brio les funérailles de Balder dont le
rang de dieu se devait de lui accorder une cérémonie digne de son importance
et de son symbolisme.
n
détail qui n'apparaît qu'occasionnellement mérite d'être souligné, à savoir
la capacité du marteau de Donner de sanctifier autant qu'il est apte à frapper
les ennemis des Dieux, ce dont atteste le rite de sanctification du mariage
par cet instrument. Cette facette, trop souvent occulté par l'aspect destructeur
de Mjollnir, explique à quel point les figurations de l'arme de Donner jouaient
un rôle essentiel de protection pour les Germains qui en portaient des reproductions
en guise d'amulette. Quand le christianisme entreprit la récupération systématique
des symboles païens, il ne manqua pas de déformer progressivement la forme
en tau du marteau de Donner pour lui ajouter une excroissance et en faire
une représentation de la croix latine. Cette transformation se comprend d'autant
plus que les rites non chrétiens s'étaient maintenus avec plus de vigueur
parmi le petit peuple depuis toujours fidèle à Donner tandis que Wotan, dieu
de l'élite, avait été trahi par des dirigeants avides d'une nouvelle puissance
qui leur fit renier avec plus d'opportunisme leur ancienne foi.
e
parallèle entre Balder et Siegfried trouve un écho particulier dans l'œuvre
wagnérienne réservant une place de choix à la mort du héros qui à l'origine
était le motif central de la Tétralogie avant que ce dernier ne se déplacât
sur celui de Wotan, de l'anneau et de sa malédiction. Ainsi, tout le final
du Crépuscule des Dieux est-il consacré à la cérémonie funèbre de Siegfried
qu'entame la célèbre marche aux accents plus glorieux que larmoyants. Fidèle
au texte des funérailles de Balder et à l'esprit du romantisme allemand, Richard
Wagner fait disparaître le héros dans un bûcher où le rejoindront sa véritable
épouse Brünnhilde et son cheval Grane. Dans un même mouvement, la Walkyrie
devenue femme rend l'anneau au Rhin afin que ses eaux le purifient de son
maléfice tandis que le feu joue un rôle très particulier, se propageant du
bûcher à l'univers entier et à la demeure des Dieux en particulier. Ainsi,
dans les derniers instants de son œuvre majeure, Wagner unit dans le temps
la mort de Siegfried et la destruction de l'ordre ancien, ce qui constitue
en définitive un raccourci audacieux et intelligent entre le thème de Balder
et celui du Crépuscule des Dieux, les deux lectures s'achevant par l'apparition
d'un monde régénéré.