ggdrasil - 2/2

ggdrasil, axe structurant du monde, est l'incarnation même de l'importance accordée par les peuples européens à l'arbre, image de la succession des générations humaines qu'il supplante et des saisons au gré desquelles il meurt et renaît en un cycle perpétuel, un Ring. Ses racines étant profondément ancrées dans sol et ses frondaisons touchant le ciel, il apparaît comme la colonne soutenant les composantes de l'univers perçu par l'homme. Les colonnes juxtaposées forment un temple et ce temple est la nature. Ainsi, il n'existe aucune assertion valable quant à l'existence de constructions cultuelles chez les Germains et même le temple d'Uppsala dédié à Froh semble avoir été l'objet de fortes exagérations et de mensonges dans un but politique voulu par les chroniqueurs chrétiens du Moyen Âge. Nulle trace n'a d'ailleurs jamais été mise au jour en matière de bâtiments de culte tandis que, par opposition, la toponymie fournit maints exemples de lieux qui évoquent une divinité, un culte,… Les temples des Germains, comme ceux des Celtes ou des Grecs et Romains des origines, étaient des sources, des roches et bien évidemment des arbres, surtout quand ils étaient de dimension appréciable. Cette importance des arbres comme lieu de réunion et comme fixateur de la pensée païenne fut très tôt saisie par les autorités papales et par ses envoyés chargés de convertir les païens au christianisme. Un exemple célèbre est fourni au VIIIe siècle par le missionnaire Boniface qui fut plus tard canonisé et qui entreprit d'abattre tout arbre révéré par les Germains qu'il cherchait à circonvenir. Les Frisons furent tellement atterrés qu'afin de mettre un terme au sacrilège, ils occirent le moine impudent en le pendant à une branche d'un arbre qu'il avait bien voulu laisser debout.

utour d'Yggdrasil gravite tout un univers de personnages de plus ou moins d'importance tandis que la présence des puits est une chose essentielle, rappelant une fois encore la primauté pour le culte des lieux où l'eau se manifeste. Ceci étant, alors que bien des êtres ne sont mentionnés que de manière purement anecdotique au regard des documents ayant traversé le temps et ne sont généralement cités nulle part ailleurs, il convient de ne pas oublier la présence des deux humains cachés dans les frondaisons et qui, le moment venu, acquerront toute leur valeur.

e puits de Mime joue un rôle tout à fait particulier de par la symbolique qu'il véhicule. C'est en effet en sacrifiant son œil gauche, devenu reflet de la lune à la surface de l'onde, que Wotan acquit une première fois la connaissance. Il accomplit alors un autre acte très intéressant, et ce d'autant plus qu'il n'est cité que dans une strophe isolée d'un poème, ce qui le rend hermétique pour l'homme actuel alors que, replacé dans son contexte, il devait prendre tout son sens et son relief pour l'auditeur ancien. En se pendant durant neuf jours et neuf nuits, en atteignant l'état de mort, en étudiant les runes, symbole du savoir infini et de la magie, pour finalement revenir à la vie plus sage et plus savant qu'auparavant, Wotan accomplit un étrange parcours initiatique dont bien des aspects ne peuvent être pleinement saisis. Il en va de même pour la blessure au flanc qu'il reçoit apparemment de lui-même. Certains exégètes ont voulu voir dans l'arbre de connaissance, dans la mort de la divinité, dans son élévation spirituelle, sa résurrection et la plaie faite par la pointe d'une lance une simple transcription du mythe de Jésus suite à une diffusion du christianisme. Or, il est avéré que l'ensemble du thème de la pendaison de Wotan est bien antérieur aux premières influences chrétiennes. Dans sa représentation de la quête du Graal, motif païen récupéré et dénaturé par les chrétiens, le cinéaste John Boorman intègre nombre d'éléments germaniques au substrat celtique en faisant se pendre Perceval le Gallois pour qu'il reçoive du Graal lui-même la connaissance ultime et, plus fondamentalement, le Parsifal de Richard Wagner se découvre sous un jour bien plus compréhensible si l'on admet qu'Amfortas est plus lié à Wotan qu'à Jésus et que la vision chrétienne du Graal n'est qu'un vernis qui cache, au travers de l'alchimie réalisée par le prophète de Bayreuth, une recherche philosophique au cœur du germanisme. Ainsi, les mythes que l'Église pensait avoir par petites touches récupérés ont bel et bien conservé leur sens originel. Toujours est-il que la pendaison est un acte lié à Wotan dont on sait que l'importance s'est accrue au cours des siècles pour culminer à l'âge viking. Aussi arrivait-il aux hommes du Nord de pendre quelques prisonniers après les combats ou quelques animaux en guise de remerciement à Wotan. L'homme de Tollund découvert presque intact, conservé dans une tourbière danoise, ainsi que divers témoignages font foi de ce rite propitiatoire. Il faut se garder de porter un regard moral a posteriori sur ce type d'acte qu'un certain goût pour le sensationnalisme et une optique politique ont mis en exergue et ne se focaliser que sur l'importance dans l'univers mental européen du concept de la pendaison et de l'arbre, symbole de connaissance.

Cliquez ici pour revenir au récit