'Ur-Welt - 2/2

es textes anciens comme la tradition attestent d'une naissance de l'univers issue du choc entre des forces antagonistes incarnées par les éléments essentiels, la première étant incandescente et la seconde constituée de glace d'où est issue l'eau, élément modérateur source de vie. Cette vision ne laisse pas d'évoquer l'état actuel des connaissances humaines sur la cosmogonie avec formation d'une sphère brûlante, la Terre, qui en se refroidissant voit son atmosphère se charger en eau ruisselant ensuite à sa surface pour créer un espace réunissant les conditions fondamentales à l'éclosion de la vie. Même si la mythologie germanique butte comme la science sur la question de l'origine des choses au-delà de l'épisode initial, c'en est néanmoins fini de l'idée d'une création physique de toute chose par une entité supérieure, quel que soit le nom qu'on lui donne, et il est essentiel de bien noter que les Dieux n'apparaissent qu'après l'univers qu'ils se contentent d'agencer et non plus de créer intégralement. Par ailleurs, la cosmogonie germanique, qui n'est certes pas la seule à envisager cet aspect, met en avant l'eau comme élément vital indissociable de la chaleur et de la lumière irradiant les flots, combinant le milieu aqueux et l'énergie thermique et lumineuse pour permettre l'apparition de la vie organique issue du monde minéral. Si les Anciens ne disposaient évidemment pas des connaissances à la disposition de l'homme moderne et s'ils ne pouvaient que subodorer l'importance respective des éléments physiques, cette vision de l'apparition du monde et de la vie a l'avantage de ne pas entrer en contradiction avec les théories les plus réalistes en la matière. Si toute mythologie fait appel au supranaturel, il est intéressant de noter avec quelle justesse le mythe fondateur s'approche du concret.

e manière plus prosaïque, il n'est pas ardu de voir ici en filigrane la transposition du milieu de vie de peuples qui annuellement voyaient, après la période froide, resurgir la vie grâce au réchauffement de cette neige qui, devenue eau, annonçait l'apparition de la verdure et donc de la nature hospitalière triomphante.

n poursuivant dans le mythe de création apparaît un élément récurrent dans toutes les mythologies aryennes, à savoir celui de l'animal nourricier. Il se présente sous des formes variées comme la vache sacrée aux Indes tandis qu'en Grèce, ce rôle est dévolu à la chèvre Amalthée nourrissant Zeus. Plus récemment et dans un contexte nettement plus historique, l'image des fondateurs de Rome allaités par une louve s'inscrit dans cette optique qui démontre qu'il n'existe pas chez les Indo-Européens la séparation sèche que d'autres peuples ont effectuée entre l'homme et l'animal.

eci étant, les sources dont on ne dira jamais assez à quel point elles sont parvenues jusqu'à l'époque moderne de manière lacunaire et tronquée demeurent obscures sur bien des points, la question de l'avant Muspellheim étant d'office mise à part, aucune théorie valable n'existant à son endroit. Ainsi, l'origine de Surt dont le nom signifie "noir" demeure une énigme. Quant à l'apparition d'Ymir, si elle relève comme celle d'Audhumla d'un grand mystère, il en va de même pour la naissance des descendants avec en particulier l'étonnant phénomène de parthénogénèse des membres du géant. Idem pour les êtres dont sont issus les Dieux qui visiblement ne se distinguent pas immédiatement et fondamentalement des géants avec lesquels ils contractent des unions. Une transposition digne de la paléontologie pourrait ici être faite avec une lente différenciation des êtres qui, au départ d'origines vaguement communes, se seraient scindés en diverses races de plus en plus clairement marquées. Si les unions entre les Dieux et les géants continuent d'exister par la suite, elles ne remettent jamais en cause l'appartenance à l'un ou l'autre groupe.

n poursuivant dans le récit des origines de l'univers survient le conflit entre les Dieux et les géants au sujet duquel un nouveau parallèle peut sans réinterprétation être opéré au niveau de la guerre que se livrèrent les dieux grecs et les titans.

utre point intéressant, le déversement du sang d'Ymir dont il ne faut jamais oublier qu'il s'identifie à l'eau des mers et des rivières évoque pour sa part un mythe qui se rencontre dans toutes les croyances, qu'elles soient indo-européennes ou non. On le retrouve ainsi sous la forme du déluge connu par Noé chez les Hébreux ou par Gilgamesh chez les Mésopotamiens. Ainsi, sur quelques lignes des textes originaux coexistent des thèmes qui remontent à un tronc mythique de nature purement ethnique et des ajouts qui relèvent de quelque événement ressenti de manière générale au niveau de tous les peuples, quelles qu'eussent été leurs origines et leurs modes de pensée. Ces épisodes où des flots exceptionnels sont déversés, qu'il s'agisse d'eau ou de sang, pourraient être liés dès lors au souvenir collectif indistinct d'une ancienne modification du milieu, catastrophe naturelle ou évolution climatique. Toute la difficulté réside dans la possibilité d'associer le mythe à l'événement l'ayant suscité, sachant que le dernier grand phénomène climatique fut la fin de la dernière glaciation qui amena un relèvement considérable du niveau des mers. La question demeure ouverte, car ces évolutions climatiques majeures sont lentes et frappent donc peu les esprits, si bien qu'à moins de faire remonter l'inconscient collectif à cette époque, c'est-à-dire environ douze mille ans, il convient de se contenter de variations moins significatives, mais dont les effets, certes plus modérés, se sont fait sentir de manière plus rapide. À moins qu'il ne faille ici bel et bien céder le pas aux hypothèses chères aux tenants du catastrophisme.

e dépeçage d'Ymir permet ensuite la constitution des composantes concrètes de l'univers terrestre, ce qui en exclut les corps célestes. Ce motif du dépeçage ne contient aucune connotation négative et doit essentiellement rappeler le lien entre la terre et la chair, entre l'organique et le minéral. Le thème n'est d'ailleurs pas propre à la mythologie germanique, ni même indo-européenne puisqu'en effet, les récits finnois au sujet de Lemminkainen ou égyptien à propos d'Osiris évoquent, sur des modes variés, le concept du démembrement, laissant s'interpénétrer les deux thèmes que sont l'unicité de la matière en perpétuelle transformation et la nécessité de l'intégrité de l'être sans laquelle rien, même dans l'univers mythique, ne peut être accompli. Divers récits font ainsi état d'un aspect néfaste ou d'une diminution de puissance liés à ces tristes avatars du corps, à l'exception ambiguë de la perte de son œil gauche par Wotan. Par ailleurs, la formation de la voûte céleste grâce au crâne d'Ymir n'est pas à négliger, puisqu'elle inaugure un culte très particulier dont il serait souhaitable qu'il ne donnât pas si souvent lieu à de sinistres ersatze. Nombre de peuples se sont intéressés à la symbolique du crâne : les Celtes les plaçant dans des niches leur accordaient la plus haute importance et les tenaient pour représentatifs de la force de la maisonnée et les Germains employaient les crânes comme récipients cultuels au terme de grandes épreuves. Ces rites furent plus que largement réinterprétés en culte de pure morbidité par ceux qui cherchèrent à détruire le paganisme européen, laissant au crâne le triste rôle d'un représentant satanique, incarnation de la sorcellerie. L'homme contemporain a néanmoins recueilli au travers de l'art quelques parcelles de cette image du crâne non liée à des pratiques douteuses, comme en attestent les vanités, têtes posées sur une table ou un livre, que le commun croit trop souvent sinistres alors qu'elles sont sujet de réflexion sur les thèmes éternels du temps et de la succession des étapes naturelles.

e dernier mythe de pure cosmogonie a trait à l'homme qui, dans cette même optique d'unicité globale des matière sur terre, naît du souffle qui est offert à la substance inanimée. Le parallèle demeure toujours aussi évident avec la Grèce antique puisque les humains y étaient créés au départ de l'airain, matériau qui avait assuré le développement de la culture mycénienne. Le remplacement du métal par le bois n'est pas contradictoire étant donnée l'omniprésence de la forêt dans l'univers quotidien de l'Europe tempérée. Les humains, sans hiérarchie entre l'un ou l'autre sexe, se trouvent issus dès lors d'arbres, ce qui forme la première apparition significative d'un symbole qui sous-tend l'ensemble des autres mythes fondateurs, mais également bien des récits héroïques, l'arbre jouant toujours un rôle d'axe structurant et de lien entre les divers mondes.

u travers de toute analyse, le mythe fondateur comprend une double facette. La première est qu'un peuple qui crée sa civilisation éprouve le besoin viscéral de conceptualiser l'origine des choses, ne fût-ce que pour répondre symboliquement à d'angoissantes questions dont il sait ne pas détenir la clé. La seconde a trait au fait que ce qui s'est déroulé dans Ginnungagap relève du souci de l'homme qui cherche à se positionner face à l'univers l'entourant, fondement essentiel s'il en est. Les peuples européens ayant en général une origine commune, il n'est pas étonnant d'observer de nombreuses similitudes formelles entre les modes de pensée, que l'on aille de la Scandinavie à la Grèce et chacun, au gré de ses connaissances propres de l'univers mental des peuples pourra s'essayer à repérer les nombreuses analogies qui se font ainsi jour tout comme il est utile de noter les divergences qui apparaissent de plus en plus clairement au fur et à mesure d'une immanquable évolution dissociée qui n'est due qu'à la différenciation progressive s'étant instaurée entre des populations qui, réparties aux quatre coins du continent, ont tracé leur chemin en fonction de leur milieu de vie et des nouveaux contacts qu'elles pouvaient établir avec des civilisations voisines.

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