otan et les princes Agner et Geirröd

es mythologies européennes se sont toutes nourries au même sein et ceux qui connaissent les légendes égéennes n'éprouveront aucun dépaysement en découvrant un récit fait de rivalités entre frères mises en valeur par l'attitude des Dieux qui observent les humains pour les manipuler comme des pièces d'échecs et se jouer d'eux. À moins qu'il ne faille admettre que ce sont les Dieux eux-mêmes qui retirent quelque enseignement des péripéties humaines pour ensuite en léguer le message.

une lointaine époque vivaient deux jeunes princes qui étaient frères et se prénommaient Agner et Geirröd. Inséparables, les garçons âgés respectivement de dix et huit ans n'aimaient rien mieux que de partir ensemble pêcher à bord de leur petite embarcation. Mais un jour, la mer capricieuse les éloigna de la côte sans qu'il leur fût possible de lutter contre la force des mystérieux courants.

yant dérivé sur une distance difficile à estimer, leur frêle bateau parvînt sur un rivage où vivait un couple de paysans qui les recueillit et les hébergea durant toute la mauvaise saison qui s'annonçait. Mais quand revint le printemps sonna le moment des adieux, car les princes se devaient de regagner leur patrie où chacun les croyait perdus à jamais, engloutis par les flots. Au long de ces mois où il avait pris soin des enfants, le paysan avait nourri une affection particulière pour Geirröd auquel il fit un ultime cadeau, lui murmurant à l'oreille quelque conseil que celui-ci n'allait pas tarder à mettre en pratique.

uis l'embarcation s'éloigna du rivage. Tandis qu'Agner maniait le gouvernail, Geirröd se tenait à la proue du navire, scrutant l'horizon. Finalement, apercevant les côtes du royaume de son père, Geirröd sauta dès qu'il le put sur la plage et s'employa aussitôt à repousser le bateau vers le large, emportant ainsi Agner qui n'avait pas même pu fouler le sol d'un pays qu'il ne devait plus jamais revoir.

nouveau entraîné vers la haute mer, le petit vaisseau dériva encore plus longtemps que lors du premier naufrage, à tel point qu'il finit par s'échouer sur une terre peuplée de géants avec lesquels Agner vécut depuis lors. De son côté, Geirröd avait rallié le palais royal où il apprit que son père Hraudung venait de gagner les terres des Dieux, ce qui faisait de ce jeune garçon l'unique héritier légitime du trône. Commença alors un long règne.

es Dieux nourrissant un grand intérêt pour les événements émaillant la vie sur les terres de Mannheim, ils suivirent le destin des deux princes, prenant fait et cause pour l'un ou l'autre. Wotan avoua sa prédilection pour Geirröd qui avait su se montrer rusé, domaine dans lequel le chef des Ases était passé maître, alors que Fricka qui s'était toujours posée en garante des traditions et de la famille ne pouvait tolérer l'exil indigne d'Agner et l'usurpation de la couronne par son cadet. Or, après bien des années, Agner avait fini par s'habituer au monde dans lequel il avait échoué, forniquant avec nombre de géantes, ce qui ne laissait pas d'amuser Wotan qui raillait son épouse pour avoir accordé sa faveur à un si piètre prince. Piquée au vif, Fricka rétorqua que Geirröd ne valait certainement pas mieux, traînant derrière lui une épouvantable réputation d'avarice qui d'après les rumeurs l'aurait conduit à plusieurs reprises à faire occire des invités dès lors qu'il les jugeait trop nombreux à sa table. Se sentant mis au défi, Wotan s'offrit à démontrer que ces ragots ne reposaient sur aucun fondement et se proposa d'aller incognito au palais de Geirröd pour y demander l'hospitalité. Fricka qui ne souhaitait pas perdre l'épreuve et qui, avec son époux, avait été à bonne école s'empressa de dépêcher une messagère vers Geirröd afin de l'informer de ce qu'un individu peu recommandable allait probablement venir lui demander le gîte et le couvert et qu'il serait bien inspiré de s'en défier.

a messagère s'en était à peine allé que l'on annonça au roi l'arrivée d'un visiteur coiffé d'un chapeau à large bord et enveloppé dans une ample cape bleue. Prié d'entrer, le voyageur fut aussitôt ceinturé et emmené vers les geôles. Interrogé sur son nom, l'inconnu lança qu'il s'appelait Grimnir, terme qui signifiait "le masqué", mais il refusa de répondre à toute autre question, ce qui provoqua la fureur de Geirröd qui exigea que l'on torturât le voyageur, faisant allumer deux grands feux entre lesquels des gardes attachèrent l'inconnu à des poteaux. Le supplice dura ainsi plus d'une semaine, brûlant les vêtements du malheureux dont la peau cuisait littéralement.

u milieu de cette atmosphère âcre et brûlante surgit alors un petit garçon qui n'était autre que le propre fils du roi ironiquement appelé Agner. L'enfant découvrit avec stupeur la souffrance de celui que son père vouait aux pires tourments et, pris de compassion, il saisit une corne qu'il plongea dans un baquet d'eau et porta aux lèvres de celui dont il ignorait qu'il était le chef des Dieux.

ouché par la bonté naturelle du garçonnet, Wotan qui comprit qu'il avait mal placé son estime remercia avec émotion le jeune Agner, lui prédisant que la couronne royale serait sa récompense pour ce geste de miséricorde. Puis interpellant Geirröd qui siégeait juste face à lui, l'épée sur les genoux, Wotan dévoila sa véritable identité, ce qui plongea le roi dans le plus grand effroi. Ne sachant comment réparer sa faute, Geirröd se leva afin de délier le dieu captif, mais comme s'il s'était agi de transformer au plus vite la prophétie de Wotan en réalité, le roi trébucha et, ayant lâché l'épée qui tomba sur le pommeau, s'empala sur sa propre lame. Étonnante maladresse qui surprit tous les proches de Geirröd qui n'eurent que le temps de constater le trépas du roi avant de découvrir avec effarement que le dernier supplicié de leur maître s'était volatilisé.

yant succédé à son père, Agner inaugura un règne long et plein de bonheur pour son peuple. Quant à Wotan et à Fricka, nul n'a rapporté la teneur de leurs débats animés au sujet de cette mésaventure, mais il n'est pas difficile d'imaginer qu'ils en parlent encore.