hjassi et les pommes d'Idunn

uand Richard Wagner écrivit son poème pour L'or du Rhin, il choisit comme ressort principal de l'intrigue le fait que les Dieux de l'Antique Germanie étaient tributaires des pommes qui leur octroyaient force et jeunesse éternelle. Loin de toute invention, ce mythe trouve sa source évidente dans le récit qui est fait du stratagème par le biais duquel les géants tentèrent de supprimer les Dieux en les privant de cette source de force que détenait la déesse Idunn, laquelle vit ses attributions fusionner avec celle de Freia pour les besoins de la dramaturgie.

ien qu'étant humain à l'origine, le poète Bragi eut l'honneur exceptionnel de rallier la cohorte divine afin d'y présider à son art, demeurant à Asgard où il épousa la douce Idunn.

embre à part entière de la famille des Ases, cette dernière avait l'insigne mission de cultiver un verger dont elle conservait prudemment les fruits dans un coffret, dispensant aux Dieux la précieuse nourriture qui les protégeait de la faiblesse, de la maladie et de la mort. Force, vigueur et éternité étaient le présent offert à qui goûtait ces mets délicieux dont la seule disparition aurait amené la perte des Dieux, bien avant la terrible échéance de leur Crépuscule.

omme cela arrivait fréquemment aux Dieux, Wotan, Hönir et Loge allaient par monts et par vaux quand ils traversèrent des régions peu hospitalières dont les ressources étaient malheureusement si maigres qu'il apparut bien vite qu'il ne serait guère aisé de trouver sa pitance en de tels lieux. Néanmoins, le hasard voulut que les trois voyageurs tombassent sur un petit troupeau de bœufs, les laissant augurer un copieux repas. Une fois l'un des animaux abattu, Wotan, Hönir et Loge confectionnèrent à l'aide de pierres un vaste four à moitié enterré et y enfermèrent le bœuf à cuire.

algré leur envie déguster cette viande, les dieux attendirent patiemment qu'un temps suffisamment long se fût écoulé avant de dégager les pierres brûlantes et de se saisir du bœuf ainsi bien cuit. Mais quelle ne fut pas leur surprise quand ils durent constater que la chair était encore crue, les obligeant à prolonger sans fin la cuisson et poussant leurs estomacs à crier famine. À chaque fois, ils ôtaient les pierres du four et à chaque fois, il leur apparaissait que la viande ne cuisait pas. Alors se fit entendre une voix. Un instant étonnés, les dieux se demandèrent qui pouvait les héler, pour finalement se rendre compte que dans un chêne juste à côté d'eux trônait un gigantesque aigle qui leur expliqua qu'il était le seul responsable de ce que le bœuf demeurait immangeable.

'aigle suggéra aux dieux un marché : il lèverait le charme qui empêchait la cuisson à la condition unique de recevoir sa part de nourriture. Cet accord ne portant guère à conséquence et constituant le seul moyen d'enfin se rassasier, les voyageurs acceptèrent et le bœuf put enfin cuire normalement. Quand l'animal ainsi préparé fut découvert, l'aigle descendit du chêne pour prendre sa part du repas, mais ne sembla se soucier aucunement d'un juste partage, saisissant deux cuisses et deux épaules, ce qui provoqua la colère de Loge. S'armant d'une grande branche, le rusé qui pour une fois s'était emporté comme l'aurait fait Donner lui-même tenta d'asséner un coup au rapace, mais la perche s'accrocha à l'animal qui s'éleva bientôt dans le ciel, entraînant avec lui le malheureux Loge devenu otage de celui qu'il avait voulu châtier pour son chapardage.

ontinuant à fendre les airs, l'aigle entendit parfaitement les supplications de Loge auquel il proposa de laisser la vie sauve à une condition expresse : faire en sorte qu'Idunn, gardienne des pommes divines, sortît de la forteresse des Dieux et emportât avec elle son précieux trésor. Loin d'être en mesure de négocier quoi que ce fût, Loge accepta et l'aigle le redéposa sur la terre ferme. Il ne fait aucun doute que Loge trouva bien quelque explication pour justifier sa liberté recouvrée et l'incident parut dès lors clos.

e que tous ignoraient était que ce surprenant et puissant aigle était la métamorphose du géant Thjassi et que la requête pour faire sortir Idunn de l'enceinte d'Asgard devait plus que certainement cacher quelque noir dessein, ce que la suite des événements se chargea de confirmer.

eu de temps après, Loge se rendit auprès d'Idunn et lui vanta la qualité de pommes qui poussaient à quelque distance. Le convaincant seigneur de la ruse n'éprouva guère de difficultés à circonvenir la douce déesse à laquelle il suggéra de prendre les propres pommes qu'elle cultivait afin d'en comparer le goût avec celles dont on lui louait la saveur et les vertus. À peine, Loge et Idunn se furent-ils éloignés du domaine divin que fondit sur eux un puissant aigle qui agrippa entre ses serres la déesse et son coffret empli de pommes, les emmenant jusque dans son domaine situé sur les terres de Jotunheim.

l ne fallut guère de temps pour que les Dieux constatassent la disparition de la gardienne du verger et aussitôt, ceux que l'ordre des choses avait voulus éternels jusqu'au Ragnarök commencèrent à s'affaiblir. Leurs cheveux blanchirent, leur peau se rida, leurs membres s'amollirent, leur vue décrut et, pire que tout, ils se mirent à éprouver un sentiment jusqu'alors inconnu d'eux : la peur de la mort !

ertains Ases firent remarquer à Wotan qu'Idunn avait pour la dernière fois été vue en compagnie de Loge, révélation qui seule suffit à faire comprendre que de sombres machinations étaient à l'origine de tous ces maux et qu'il n'existait à ceux-ci qu'une unique cause et un seul coupable. Une fois sommé de s'expliquer, menacé d'être exécuté, Loge raconta toute son histoire avant d'être mis en demeure d'une nouvelle fois réparer les conséquences dramatiques de ses actes inconsidérés.

oge imagina alors un moyen de libérer la captive, mais le plan exigeait qu'il fût transformé en faucon, ce qui ne pouvait se faire qu'avec l'aide de la déesse Freia qui régnait sur ces rapaces. Le charme ayant agi, Loge s'envola aussitôt vers la demeure de Thjassi.

arvenu au pays des géants et bénéficiant d'un concours de circonstance inespéré qui avait attiré Thjassi sur les mers, le faucon découvrit Idunn et la changea en noix pour l'enserrer et la ramener à Gottheim.

r, Thjassi revint trop tôt de sa pêche et découvrit immédiatement la disparition de l'otage et de son précieux bagage dont le rapt avait permis de menacer la lignée divine. Il n'y avait guère d'endroits où pouvait se réfugier la déesse en dehors de la citadelle des Dieux, si bien que, reprenant l'aspect d'un aigle, Thjassi s'éleva à nouveau dans les airs pour donner la chasse aux fugitifs.

omme le faucon et sa noix arrivaient en vue d'Asgard, les Dieux attentifs réunis sur les murailles de la forteresse virent au loin le grand aigle se rapprocher à une vitesse impressionnante, menaçant de rattraper Loge avant que celui-ci ne pût atteindre l'enceinte divine. Saisissant l'ampleur du danger, tous les dieux réunirent leurs forces déclinantes et amassèrent sur les courtines et les tours le plus possible de bois avant d'y bouter le feu dès que le faucon eut finalement atteint son but. Un épais mur de flammes se dressa brusquement devant Thjassi dont la ramure se mit à brûler comme une torche, brisant net son puissant vol.

ussi ne fut-il guère difficile aux Dieux de mettre à mort celui qui avait si gravement menacé leur existence et qui, tombé dans la forteresse des Ases, avait été mis à leur merci.