a semence de Kraki
es kenningar
servant à désigner l'or sont innombrables et rien n'est d'ailleurs moins étonnant,
car derrière le métal jaune apparaît la symbolique du pouvoir qui est par
excellence le thème éternel sur lequel ont débattu toutes les civilisations,
sans distinction d'origine ou d'époque. Aussi bien dans les plus anciens récits
mythologiques que dans les relations évhéméristes, la réflexion sur le pouvoir
et sur les actes dont les hommes sont capables pour l'obtenir et le conserver
occupe une place centrale dans l'univers germanique. À charge pour le légataire
d'en évaluer le bien et le mal, les aspects positifs et négatifs, la force
et l'avilissement.
Lejre, antique capitale
du Danemark, régnait un chef prénommé Hrolf. À l'époque où celui-ci était
encore un tout jeune souverain, un garçonnet pénétra subrepticement dans la
halle royale, finissant par se retrouver nez à nez avec Hrolf assis sur son
trône dans la principale salle, tel Wotan siégeant sur Hlidskjalf. Intrigué
par ce singulier visiteur, le roi demanda à l'enfant qui s'appelait Vogg ce
qu'il était venu faire en ces lieux. Vogg était certes très décontenancé,
mais certainement pas du fait de la présence de son souverain, car il lança
tout de go à ce dernier que dans son village, autour de l'âtre quand on évoquait
le règne prospère de Hrolf, chacun s'entendait à évoquer le roi en des termes
qui en faisaient l'homme le plus grand des contrées septentrionales. Le dépit
de l'enfant de voir son monarque comme un simple jeune homme était donc aussi
gigantesque que l'image dont il s'était bercé et il n'hésita pas, dans sa
candeur puérile, à comparer le roi à un surgeon jailli du trône de bois.
rolf qui était un maître
à la fois sage et magnanime partit d'un grand éclat de rire et accepta le
surnom que venait de lui donner l'enfant : Hrolf le surgeon, Hrolf Kraki !
Mais la tradition exigeait que quiconque donnait un nom à une personne lui
offrît un cadeau. Bien évidemment, Vogg n'avait aucun bien et le roi décida
pour cette fois d'inverser les rôles en faisant don à son tout jeune hôte
d'un splendide anneau d'or. Comblé de bonheur, Vogg s'écria que Hrolf était
bel et bien le plus grand des souverains ainsi qu'on le répétait dans tout
le royaume, lui adressant tous ses vœux de bonheur avant de prêter le serment
de châtier quiconque oserait jamais porter la main sur lui. Puis le garçonnet
s'en repartit, laissant le roi à son contentement.
es années passèrent
paisiblement jusqu'à ce que le ton montât entre les rois de Suède et de Norvège.
Le premier avait épousé la mère de Hrolf Kraki et dès que la guerre fut déclarée,
il envoya un messager auprès de son beau-fils afin de l'inviter à mener son
armée aux côtés de la sienne. En échange de quoi le roi suédois Adils promettait
d'entretenir les troupes danoises, de leur verser une bonne solde et de faire
don à Hrolf de trois joyaux que ce dernier serait libre de choisir parmi les
plus beaux de son pays.
e champ de bataille
choisi fut le lac Vännern qui, à cette époque de l'année, était complètement
gelé. Hrolf Kraki avait répondu à l'invitation de son beau-père afin de combattre
Ali de Norvège, mais le Danemark étant lui-même fortement menacé à ses frontières
méridionales en raison de la guerre qui l'opposait aux Saxons, il n'envoya
que douze hommes choisis parmi les troupes d'élites, ses guerriers-fauves
: les bersekers ! La passe d'armes fut des plus rudes, la bataille se soldant
par la victoire des Suédois. Adils ayant trouvé le corps de son adversaire
gisant sur la glace maculée du lac, il scella symboliquement sa victoire en
se saisissant du heaume d'Ali ainsi que de son cheval avant de congédier sans
ménagement les guerriers-fauves de Hrolf. Outrage suprême, après s'être vu
refusé la solde promise, les bersekers qui réclamaient au moins le prix promis
à leur roi s'entendirent répondre par Adils qu'il n'en n'était absolument
pas question.
evenus au Danemark,
les guerriers rapportèrent à la Cour les propos qu'Adils avait tenus ainsi
que son refus de céder les trois joyaux choisis. Ceux-ci consistaient en un
heaume nommé Hildigot, en l'anneau d'or Sviagris qui faisait partie de l'héritage
ancestral de la lignée d'Adils et en une broigne invulnérable appelée Finnsleif
et qu'avaient confectionnée les nains avec tout l'art qu'on leur savait. Hrolf
avait en vérité demandé un bien grand salaire pour son aide militaire, mais
il n'en demeurait pas moins qu'Adils avait rompu le pacte et qu'une telle
attitude demandait réparation. Aussitôt les Danois embarquèrent-ils et se
dirigèrent vers la ville d'Uppsala où se tenait la Cour de Suède.
yant laissé ses navires
et enfourché sa monture, Hrolf qu'accompagnaient ses bersekers rallia discrètement
la capitale où il fut reçu par sa mère la reine Yrsa qui installa confortablement
la petite troupe dans une aile du palais. Mais Adils eut vent de l'arrivée
des intrus et dépêcha sur place ses hommes qui surprirent les Danois en train
de se restaurer. Jetant des bûches dans l'âtre, boutant le feu à la pièce
afin de la muer en un brasier insoutenable, la garde suédoise railla Hrolf
et ses bersekers qui avaient la réputation de ne craindre ni le fer, ni le
feu tandis que les flammes léchaient déjà leurs vêtements. Le roi Hrolf Kraki
intima alors l'ordre à ses soldats de jeter leur bouclier dans le feu afin
que le palais entier s'en consumât. Puis prenant appui sur les boucliers qui
avaient couvert le brasier et franchissant le mur brûlant, Hrolf que suivaient
ses hommes rétorqua avec vigueur que ceux qui passaient par-dessus les flammes
ne craignaient pas le feu. Les moqueries des Suédois se changèrent bien vite
en cris de détresse quand les bersekers les empoignèrent et les précipitèrent
dans le brasier qu'ils leur avaient réservé.
ur ces entrefaites,
Yrsa serra son fils contre son cœur, lui remit une corne emplie d'or ainsi
que Sviagris, l'anneau tant convoité, puis invita Hrolf et ses hommes à quitter
instamment Uppsala avant qu'un grand malheur n'arrivât.
es Danois chevauchèrent
aussi vite qu'ils le purent, mais les troupes suédoises menées par Adils en
personne les talonnaient et il leur apparaissait clairement qu'aucune clémence
ne serait accordée en cas de reddition. Les dons ne sont jamais prodigués
au hasard et chacun d'entre eux trouve rapidement à s'employer au mieux. Ainsi
en fut-il de la corne d'où Hrolf tira de pleines poignées d'or pour en disperser
les paillettes sur la vaste plaine, amenant aussitôt toute l'armée suédoise
à cesser la poursuite pour recueillir le précieux métal.
ais
Adils était suffisamment fortuné que pour négliger ce piètre acquis au moment
où son adversaire était bien prêt de rembarquer sur ses navires. Sentant le
rapide coursier de son beau-père Slungnir se rapprocher de plus en plus, Hrolf
se saisit de Sviagris et le lança derrière lui. Adils qui tenait à tout prix
à récupérer le symbole de son sang et de son lignage arrêta sa course et se
pencha afin de récupérer de la pointe de sa lance le précieux joyau. Hrolf
Kraki se retourna alors et regarda fixement Adils, lui lançant qu'ainsi qu'il
l'eût fait pour un porc, il venait de faire courber l'échine au plus puissant
homme du royaume de Suède !
elle
est l'origine de l'expression qui désigne l'or comme étant la "semence de
Kraki". Et si quelqu'un prétend être capable de dédaigner le métal qui séduit
le simple soldat au point de lui faire oublier son devoir, serait-il capable
d'agir autrement qu'Adils en ne pourchassant pas le pouvoir que symbolise
l'or et en refusant de plier afin de le conserver ?