e sang de Kvasir

travers les civilisations, la connaissance a toujours été un bien et une vertu suprêmes. Quiconque s'assurait sa possession se conquérait le pouvoir. Quiconque la dispensait avec générosité s'attirait la gratitude. Et quiconque enviait ce savoir s'évertuait à l'asservir par les moyens les plus vils. Tel se résume l'histoire de Kvasir, sage parmi les sages issu des Dieux eux-mêmes et dont la funeste fin fut le prélude à l'éclosion de la vertu poétique, victoire de la beauté sur tout ce que l'âme peut comporter de noir. Ainsi naquit le motif du "sang de Kvasir", célèbre kenning servant à désigner la poésie.

as de la guerre qu'ils se livraient sans jamais voir poindre son issue, les Ases et les Vanes qui avaient résolu de conclure la paix se réunirent pour jurer leur foi et prêter serment de ne jamais rompre la trêve sacrée. Aussi furent-ils tous invités à symboliquement cracher dans le chaudron qu'on leur présenta à cet effet, réceptacle de la parole donnée.

t quand furent échangés les serments apparut aux Dieux qu'il eût été bien dommage de gaspiller tant de cette salive dont le sens profond la rendait si précieuse. Ases et Vanes s'accordèrent à transformer le contenu du récipient en un être vivant, fait de chair et de sang. Doté de l'infinie sagesse que lui conférait sa haute extraction, cet homme nommé Kvasir jouissait du privilège de l'omniscience. Quelque question qu'on lui posât, il lui trouvait la solution la plus appropriée. Satisfaits de leur œuvre, les Dieux envoyèrent alors Kvasir vers les hommes afin de leur enseigner la connaissance et la sagesse qui avaient prévalu à sa conception.

vasir sillonna ainsi longtemps les terres de Mannheim, se joignant à l'occasion aux Dieux quand ceux-ci quittaient leur domaine pour parcourir la terre des humains. Mais la connaissance étant le bien à la fois le plus immatériel et le plus précieux, elle fit germer dans le chef de certains l'envie et la convoitise dont Kvasir allait avoir à pâtir.

n jour que Kvasir allait son chemin, il fut interpellé par deux nains disgracieux qui le prièrent d'accepter leur hospitalité, ce que le sage messager de la science ne songea pas à refuser. Les deux gnomes nommés Fjalar et Galar eurent cependant tôt fait de mettre en pratique le noir dessein qu'ils avaient nourri depuis qu'ils avaient appris la venue prochaine de Kvasir dans leur région. Se jetant sur le malheureux voyageur sans défense, les nains l'assassinèrent puis le vidèrent de son sang qu'ils recueillirent dans les cuves nommées depuis Bodn et Son ainsi que dans le chaudron Odrörir. Puis mêlant le sang à du miel délicieux, Fjalar et Galar confectionnèrent un hydromel fameux puisqu'il conférait à quiconque le buvait le don de la poésie et de la connaissance. Précieux brevage en vérité qui devait sa vertu au sang de l'innocent occis par les nains sournois.

onstatant que Kvasir avait disparu, les Dieux s'inquiétèrent et s'enquirent de ce qu'avait pu devenir leur créature. Parvenus auprès de Fjalar et de Galar, ils s'entendirent répondre par ces derniers que l'omniscient Kvasir avait malheureusement passé, étouffé dans l'immensité de son savoir qui le submergea à force de ne découvrir quiconque capable de l'épuiser. Nul se sait si les Dieux crurent ce mensonge, mais toujours fut-il qu'ils s'en repartirent sans pour autant détourner leurs yeux de la scène qui allait se jouer devant eux.

amais en manque d'inspiration dès lors qu'il s'agissait de nuire à tout un chacun, Fjalar et Galar invitèrent chez eux le géant Gilling et son épouse. Laissant dans leur grotte la femme, ils convièrent Gilling à une partie de pêche qu'ils promettaient riche de prises. En fait de prise, ce fut le prédateur qui devint la proie, car les nains dirigèrent sciemment leur embarcation vers un récif où celle-ci se renversa, laissant le maladroit géant se débattre pathétiquement dans les flots avant de disparaître à jamais. Bons nageurs, les nains rallièrent leur bateau, le remirent sur sa quille puis regagnèrent le rivage où ils n'eurent plus qu'à annoncer la triste nouvelle à l'épouse de Gilling.

jalar, feignant la plus profonde affliction, proposa à la femme du géant d'aller jusqu'à la pointe d'où elle pourrait découvrir l'endroit du trépas de son mari, ce à quoi la malheureuse souscrivit. Ayant tout combiné avec son frère afin de mettre un terme aux hurlements de la géante qui l'agaçaient, Galar s'était entre temps posté au-dessus de la sortie de sa demeure, muni d'une énorme meule qu'il abattit sur la femme de Gilling qui trépassa dans l'instant.

ais Gilling avait un fils nommé Suttung qui, s'inquiétant de la disparition subite de ses parents, se rendit à son tour chez les deux nains. Bien moins confiant que ne l'avaient été ses prédécesseurs, Suttung prit Fjalar et Galar par le col, les contraignit à embarquer dans leur bateau puis les abandonna sur un récif alors découvert, mais dont chacun savait qu'il serait submergé par les flots dès la marée haute.

aisissant le péril qu'ils courraient, les nains n'hésitèrent pas un instant à sauver leurs misérables vies de criminels en proposant à Suttung de lui faire cadeau de l'hydromel magique en échange de leur grâce. Jugeant le proposition d'importance, le géant accepta, ramena les nains au sec et se saisit des chaudrons qu'il transporta jusque dans son domaine, dans les montagnes de Hnitbjorg. Là veilla sur le précieux sang de Kvasir la propre fille de Suttung, Gunnlod.

l eût été vraiment dommage qu'un breuvage si mal acquis au terme de meurtres et de trahisons demeurât en quelque mauvaise main. Mais les Dieux n'avaient pas omis de suivre tous ces événements : il leur appartint alors de statuer sur ce qui devait apparaître comme la solution la plus profitable à la noble lignée des Ases.