jord et Skade

yant vaincu le géant Thjassi métamorphosé en aigle, les Dieux auraient pu croire être quitte de leurs récentes mésaventures, mais il n'en fut rien, car un rebondissement inattendu survint, démontrant que le jugement porté sur une partie ne vaut pas pour le tout et que les amitiés et amours ne trouvent de pérennité que dans la similitude.

Thrymheim, demeure du géant terrassé Thjassi, vivait la fille de ce dernier qui avait pour nom Skade. Ayant rapidement appris le destin de son père, elle revêtit ses habits de guerre, se saisit de son arc, arme qu'elle maniait avec une dextérité rare et rallia à marche forcée la citadelle des Dieux. Ainsi que c'en était l'usage, la jeune femme était bien décidée à obtenir un dédommagement à la hauteur de la douloureuse perte qu'elle venait de subir.

omme à l'accoutumée, les Dieux se proposèrent de lui verser une compensation en or, ce fameux Wergeld dont ils avaient dû si souvent s'acquitter, mais la géante repoussa l'offre tout net pour finalement faire part de ses exigences : se choisir un époux parmi les Dieux et obtenir que quelqu'un parvînt à la faire rire.

es Ases acceptèrent la requête de la fille de Thjassi, mais posèrent à leur tour une condition : Skade pourrait certes prendre mari, mais ne serait autorisée à désigner celui-ci qu'en ne voyant que ses pieds.

ussitôt, on fit s'aligner les dieux mâles et célibataires derrière une lourde tenture qui ne laissait entrevoir à sa base que leurs seuls pieds nus. Skade examina orteils et talons, réfléchit longuement avant de prendre une décision. Partant du principe que les pieds les mieux proportionnés, les mieux formés ne pouvaient appartenir qu'au beau Balder, dieu de la lumière, elle indiqua celui qu'elle désirait prendre pour époux. Mais sa surprise fut grande et son raisonnement déçu, car le propriétaire des pieds choisis n'était pas le jeune Balder, mais le vieux Njord, divinité de la mer issue de la lignée de Vanes.

vant que ne pût se dérouler le mariage restait à remplir la seconde part du marché conclu : obtenir de Skade un éclat de rire, ce qui était loin d'être acquis eu égard à la réputation légendaire de morosité de la géante. Loge prit alors une ficelle et en lia un bout autour de ses testicules tandis qu'il attachait l'autre extrémité au menton d'une chèvre. Le tableau ainsi formé par la chèvre tirant de son côté et Loge sautillant du sien devint totalement burlesque, provoquant le rire de Skade qui put dès lors s'estimer dédommagée de la mort de son père.

otan qui n'avait jamais méprisé la valeur de ses ennemis et qui avait apprécié la ténacité de la jeune femme s'approcha alors d'elle et ouvrit la paume de la main, y laissant apparaître les yeux de Thjassi qu'il avait recueillis à sa mort. Puis d'un geste vif et sec, il les projeta dans les airs, leur faisant gagner le firmament où ils brillèrent depuis tels deux yeux célestes scrutant le monde, hommage d'un guerrier à son adversaire trépassé.

ne fois le mariage célébré, Njord et Skade durent établir une demeure commune, la fille de Thjassi exprimant son vœu de retourner vivre dans la halle de son père, Thrymheim. Or, Njord ne goûtait guère cet endroit situé dans les hautes montagnes couvertes de neige, leur préférant de loin l'air des côtes de son domaine marin. Les mariés convinrent de ce qu'ils passeraient neuf nuits dans les montagnes de Skade puis ensuite trois nuits au bord de la mer pour complaire à Njord : alors seulement, ils prendraient une décision définitive.

es choses ne se déroulèrent cependant pas avec la facilité escomptée. Njord ne pouvait supporter ce froid univers de roche et de neige tandis que Skade n'éprouvait que répulsion pour le milieu humide et salé qu'affectionnait son mari. Il leur apparut que ce mariage était plus que certainement une erreur et ils décidèrent d'un commun accord de reprendre chacun leur liberté. Njord retourna ainsi dans sa halle au bord de la mer. Quant à la fille de Thjassi, elle reprit le chemin de Thrymheim, demeure depuis laquelle elle partit régulièrement pour de longues parties de chasse ou pour le simple plaisir du voyage, chaussant ses skis qui étaient depuis toujours ses attributs distinctifs.