es Nibelungen
(version eddique)
e tribut de
la loutre
e
premier des épisodes de la saga des Nibelungen, fidèle à la tradition mythologique
germanique, semble être le point de départ où un acte isolé inaugure un enchaînement
inéluctable d'actes qui vont précipiter la fin des protagonistes. Dans le
cas du Tribut de la loutre, kenning destiné à évoquer l'or, apparaissent tous
les ingrédients que l'époque contemporaine peut considérer comme faisant partie
d'elle-même, parce qu'ils sont éternels : pouvoir et richesse, concupiscence
et haine. Ces thèmes sont si intemporels que Richard Wagner en a extrait la
substance pour la replacer dans un contexte narratif totalement refondu, origine
de son Anneau du Nibelung et plus particulièrement de L'or du Rhin. Par ailleurs,
l'idée du Wergeld, cette somme convenue entre la partie lésée et le coupable
d'un acte répréhensible, resurgit ici à nouveau, attestant de la régularité
d'une telle pratique dont des exemples au haut Moyen Âge sont encore fournis
par des chroniqueurs.
n beau matin, Wotan,
Loge et Hönir se mirent à parcourir diverses régions du pays des humains afin
de les mieux connaître et parvinrent ainsi sur les berges d'une jolie petite
rivière qu'ils remontèrent jusqu'à ce qu'ils atteignissent une cascade poissonneuse.
Là, une loutre qui avait attrapé un superbe saumon flottait sur le dos, entamant
son délicieux repas tout en fermant les yeux afin de ne pas gâter son plaisir
en voyant sa pitance se réduire d'autant. Demeuré discret, Loge s'approcha
de l'animal et, se saisissant d'une pierre frappa avec la plus grande adresse
la tête de la loutre qui succomba sur le coup. Le dieu de la ruse en conçut
une grande joie, car il avait acquis ainsi un double repas puisqu'il avait
récupéré le saumon à peine entamé en plus du prédateur devenu proie.
oursuivant leur chemin,
les dieux arrivèrent près d'une belle ferme dans laquelle ils demandèrent
l'hospitalité pour la nuit, proposant au maître de céans de partager le produit
de leur chasse. Loge exhiba alors fièrement sa prise dans le ferme espoir
que cet argument suffirait à décider le paysan.
e fermier auprès duquel
les Ases avaient demandé le gîte se nommait Hreidmar et était fort versé dans
l'art de la magie, cette même magie qu'il avait enseignée à son fils Otter
et qui permettait à ce dernier de souvent se métamorphoser en toutes choses…
comme une loutre !
oyant le butin de Loge,
Hreidmar reconnut immédiatement le corps d'Otter et, sans rien laisser transparaître
de sa stupeur, appela ses deux autres fils Fafner et Regin. À ce moment, Hreidmar
annonça la vérité et tous se ruèrent sur les dieux qui, surpris, furent promptement
pris pieds et poings liés. Comprenant la périlleuse situation dans laquelle
ils se trouvaient, les Ases proposèrent un marché à Hreidmar : la liberté
contre une rançon dont le père d'Otter fixerait lui-même le montant. Le paysan
accepta pourvu que les dieux soient en mesure, après que le corps de la loutre
fut dépecé, de remplir sa peau d'or et d'ensuite la couvrir entièrement du
même précieux métal afin que nulle partie de l'infortuné fils ne demeurât
à la vue de ses proches. Les Ases n'eurent dès lors d'autre solution pour
sauver leur vie que de souscrire aux exigences de Hreidmar qui imposaient
aux dieux de se procurer au plus vite une importante quantité d'or.
ais Loge, jamais à
court d'idées rusées, se souvint de ce que sous la terre, à Svartalfheim,
pays des elfes noirs, vivait un nain du nom d'Alberich. Celui-ci possédait
en effet une immense fortune qu'il avait patiemment accumulée et qui pouvait
très bien convenir au paiement du tribut dû à Hreidmar. Loge se mit immédiatement
en route et guetta le passage du nain. Finalement, ce dernier apparu sous
la forme d'un brochet et, ayant emprunté son filet à Ran, épouse d'Ægir, seigneur
des mers, il fondit sur Alberich et l'attrapa en un tournemain, exigeant que
lui fut remis tout l'or disponible. Pris au piège de Loge comme les Ases l'avaient
été à celui de Hreidmar, Alberich s'exécuta et, des profondeurs de la terre,
fit amener sa fortune à la surface. Durant ce temps, Loge remarqua bien que
la main du nain tentait maladroitement de dissimuler un objet qui n'était
autre qu'un anneau d'or. Alberich fit alors valoir que cet anneau lui était
plus cher que tout au monde et que seul ce bijou, de par ses pouvoirs magiques,
serait en mesure de lui permettre de reconstituer sa fortune, mais Loge estimant
que l'anneau faisait tout autant que le reste partie de la rançon l'arracha
au nain qui, pour se venger, lança sur l'anneau dérobé un terrible anathème
: quiconque entrant en sa possession ne connaîtrait plus que l'angoisse, les
tourments et la mort !
oge qui de toute façon
destinait le trésor à Hreidmar se moqua bien de cette malédiction et, laissant
Alberich à sa douleur et à sa rage, remonta jusqu'à la demeure du père d'Otter.
ne fois arrivé, Loge
déposa le trésor, le faisant découvrir à Wotan qui remarqua immédiatement
le superbe anneau qu'il préleva avant que Hreidmar et ses fils ne surgissent
afin de voir si les dieux avaient rempli leur part du contrat. Remplissant
le corps de la loutre de ce bel or, le paysan cousit la peau avant que Wotan
ne verse par dessus le reste du précieux métal afin d'en dissimuler le pelage.
Le Père des batailles invita ainsi Hreidmar à constater que le marché été
bien respecté quand le paysan vit dépasser du monceau d'or l'une des moustaches
de la loutre. Wotan n'eut dès lors d'autre possibilité que d'employer son
anneau fraîchement acquis pour s'acquitter de sa dette, lui qui était lié
par un serment auquel il ne pouvait se dérober.
inalement désengagés,
les dieux s'en repartirent vers Asgard tandis que Hreidmar toucha l'anneau
pour se l'approprier. Au titre de frères de la victime et de complices du
stratagème qui avait permis à leur père de s'enrichir à si bon compte, Fafner
et Regin réclamèrent leur part, mais le paysan refusa tout net. Les deux garçons
résolurent alors de tuer leur père, ce que Regin fit immédiatement tandis
que Fafner s'emparait du trésor. Naturellement, Regin exigea la moitié de
l'or, mais Fafner avait déjà pris les devants en se saisissant de l'épée Hrotti
et en se coiffant du Tarnhelm, le heaume d'effroi qui permettait à quiconque
le portait de se métamorphoser à volonté et de susciter la pire des craintes
à toute chose vivante. Menaçant son frère de lui faire subir le sort de Hreidmar
s'il osait encore prétendre à l'or, Fafner s'enfuit aussitôt vers le plateau
de Gnitaheid en Westphalie où, se couchant sur son précieux trésor, il se
transforma en dragon. De son côté, Regin se mit également en route et, ayant
prit sa propre épée Refil parvint jusqu'à la Cour du roi Chilpéric de Ty
au Danemark.