onner et Utgardaloki

i les récits mythologiques peuvent fréquemment prendre l'allure de combats tour à tour impressionnants ou meurtriers, d'autres mythes laissent la place au mystère le plus pur et à l'enseignement le plus profond. Ainsi en est-il de l'aventure singulière qui arriva à Donner après sa rencontre avec Skrymir, quand le dieu et ses compagnons rallièrent l'étrange citadelle des géants où les attendaient des épreuves toute empreintes de sortilèges. Par ailleurs, c'est ici que l'on trouvera l'une des explications de la confusion terminologique s'étant produite quant au nom de Loke devenu Loge dans l'œuvre wagnérienne, associant au sournois personnage une dimension d'incandescence qu'il ne possédait pas originellement.

ncore sous le coup de l'aventure qui les avait mis en présence du saisissant géant Skrymir, Donner, Loge, Thjalfi et Roskva prirent la direction qui leur avait été indiquée afin de rallier au mieux la citadelle d'Utgard qui était le but originel de leur périple.

arvenant rapidement dans une vaste plaine, les quatre compagnons virent alors se dresser, imposante, une forteresse dont ils peinaient à deviner le sommet des murailles tant celles-ci semblaient se perdre dans les nuées, leur conférant un aspect inaccessible difficile à concevoir pour tout entendement ordinaire. Nullement effrayé, le petit groupe poursuivit sa marche jusqu'à atteindre l'entrée d'Utgard que barrait une puissante herse. Mais, conçus pour des géants, les barreaux en étaient bien trop espacés que pour interdire l'accès de la place forte au dieu du tonnerre et aux siens. Se faufilant à travers cours et couloirs, ils parvinrent dans une grande halle où se restauraient joyeusement nombre de géants dont la taille exceptionnelle ne laissait de surprendre ces petits intrus qui n'hésitèrent pas un instant à se camper devant le maître de céans pour se présenter à lui suivant les plus élémentaires usages. Le souverain qui régnait sur cette cohorte de géants portait le nom d'Utgardaloki. Ayant entendu l'adresse du dieu du tonnerre, il abaissa les yeux sur ces invités inattendus et les observa longuement pour finalement s'esclaffer, répétant qu'il avait si souvent entendu parler des hauts faits de Donner qu'il n'eût jamais pu croire qu'un être aussi insignifiant d'apparence pût receler une puissance et une force qu'il jugea dès lors très certainement surfaites.

etit à petit, Utgardaloki en vint à évoquer le divertissement que comme tant d'autres il affectionnait et qui consistait à relever des défis impressionnants. Et d'appuyer sa suggestion en faisant valoir que seuls étaient admis dans la forteresse ceux qui possédaient un talent dans lequel ils excellaient sans égal. Aussi invita-t-il les compagnons de Donner à révéler le domaine qui leur était de prédilection.

mmédiatement, Loge s'avança et, fidèle à son caractère, se mit à fanfaronner, prétendant que nul ne saurait rivaliser avec lui dès lors qu'il s'agissait d'engloutir le plus rapidement possible des monceaux de nourriture. Il n'en fallut pas plus pour qu'Utgardaloki n'exigeât que l'on amenât prestement une vaste auge de bois toute emplie de viande. Puis le géant fit appeler l'un des siens nommé Logi auquel il demanda de se placer à l'une des extrémités de l'auge tandis que Loge prenait position à l'autre, à charge pour chacun d'avaler le plus possible de nourriture. L'épreuve débuta sur-le-champ et peu de temps suffit pour que les concurrents ne se rejoignissent exactement au milieu de l'auge désormais vide. Il fut cependant néanmoins impossible de rendre un verdict d'égalité, car si Loge avait bien ingurgité la moitié de la viande, il dut constater avec dépit que son adversaire avait non seulement dévoré une part égale de chair, mais avait également englouti les os et jusqu'à l'auge elle-même.

atisfait de cette victoire, Utgardaloki détourna le regard vers le jeune Thjalfi, lui demandant en quelle discipline il pouvait bien exceller. Sûr de lui, l'athlétique adolescent proposa de se mesurer à la course avec le champion qu'on voudrait lui opposer, ce à quoi consentit le chef des géants qui fit appeler un certain Hugi avant de prier l'assemblée toute entière de se rendre dans une prairie proche où pourrait se tenir la compétition. Dès que fut donné le signal du départ, Thjalfi déploya toute l'énergie que son corps recelait, mais il ne put en définitive que reconnaître l'ascendant pris par son concurrent. Voulant faire montre d'une magnanimité feinte, Utgardaloki proposa de donner une deuxième puis une troisième chance pour permettre à l'humain de se faire valoir, mais rien n'y fit, car à chaque course, Hugi ne cessait d'accroître son avantage sur Thjalfi, si bien qu'il ne fut plus permis de douter de la victoire du champion des géants.

e retour dans la halle, Utgardaloki savourait son triomphe, mais celui-ci était encore incomplet et il voulut dès lors le couronner d'une gloire sans nom en s'adressant directement à Donner qu'il invita à démontrer sa légendaire valeur, et ce dans la discipline qu'il siérait au dieu, aiguillonnant la fierté de celui-ci en rappelant à quel point était grande sa renommée et comme il était enfin temps d'en faire la preuve. Conscient après les défaites subies par Loge et Thjalfi de demeurer l'unique adversaire des géants encore capable de laver l'honneur des Ases, le dieu suggéra de se livrer au classique concours consistant à vider d'un trait le contenu d'une belle corne à boire. Des instructions furent aussitôt données et l'on apporta au seigneur du tonnerre une imposante corne emplie jusqu'à ras bord d'un inhabituel breuvage. Comme pour encore mieux agacer Donner, Utgardaloki crut alors utile de lui préciser qu'aucun des géants présents n'éprouvait la moindre difficulté à vider la fameuse corne d'un seul trait, les plus âgés et affaiblis d'entre eux en étant pitoyablement réduits à obtenir le même résultat en trois gorgées. Se félicitant cependant d'avoir grand soif, Donner se mit à boire avec une rare avidité, avançant toujours un peu plus le visage à l'intérieur de l'immense corne. N'y tenant plus, il dut se retirer et constata avec le plus vif étonnement que le niveau n'en avait que peu baissé en comparaison de l'effort fourni. Utgardaloki ne se priva dès lors pas de railler le tueur de géants qui s'appliqua à nouveau au défi qu'il s'était proposé de vider cette maudite corne à boire. Mais à nouveau, le dieu observa que le niveau du breuvage après cette autre gorgée avait à peine bougé, ce qui ne fit que provoquer l'hilarité des géants qui lui lancèrent que, tel un vieillard, il lui faudrait bien trois tentatives pour remporter son épreuve. Et pourtant, au terme de l'essai suivant, Donner dut se rendre à l'évidence qu'il n'avait été capable de boire que de piètres quantités du breuvage.

onner était défait, humilié, mais Utgardaloki n'estima certainement pas sa victoire suffisamment complète, car il invita hypocritement le dieu à sauver son honneur et à concourir dans une nouvelle épreuve dont les géants auraient cette fois-ci le choix. Aussi Utgardaloki lui suggéra-t-il de simplement soulever son chat, gros matou endormi qu'on lui présenta. Se plaçant sous le ventre de l'animal dont les proportions étaient en rapport avec celles de ses maîtres, le dieu du tonnerre durcit ses bras telles des barres de fer, y concentrant toute sa force afin de lever le corps du chat. Mais plus Donner poussait, plus le chat cambrait les reins et faisait onduler son dos, si bien qu'une seule des pattes de l'animal parvint à peine à quitter le sol.

ne nouvelle fois, Utgardaloki l'emportait et, tel le joueur sûr de son fait, proposa une ultime épreuve à son divin visiteur qui pour sa part escomptait après tant de déboires renverser le cours du sort et remporter cette symbolique victoire seule capable de laver l'insupportable affront. Le chef des géants se plut alors à rappeler que Donner était partout réputé pour sa force et ses talents de lutteur dont tant de ses congénères avaient eu à pâtir. Dans la halle pénétra alors Elli, une très vieille femme, toute ridée et brisée par l'âge : tel était l'adversaire que l'on prétendait opposer au tueur de géants. Pendant un instant, Donner crut que l'on se moquait de lui, mais il ne tarda pas à se mordre les doigts de ce jugement bien hâtif. Toute fragile qu'elle parût, la vieille femme ne bougea pas d'un pouce quand le dieu tenta de la faire fléchir et de la renverser. Pis encore, au terme des vaines démonstrations de force de Donner, ce fut l'ancêtre qui expédia promptement le dieu au sol avec l'art consommé des plus habiles et intelligents guerriers.

près que Loge et Thjalfi furent vaincus, Utgardaloki put ainsi goûter toute l'ivresse de son triomphe, lui qui avait proposé trois épreuves au pire ennemi des géants et qui par trois fois l'avait terrassé. Désabusés, humiliés et incrédules, Donner et ses compagnons se virent en compensation proposer l'hospitalité pour la nuit, ce qu'ils n'eurent la force ni de discuter, ni de refuser tant leur orgueil naturel venait d'être brisé.

e lendemain, au petit matin, Donner et les siens s'apprêtèrent à prendre le chemin du retour vers Midgard quand Utgardaloki se proposa lui-même de les raccompagner jusqu'en dehors de la fabuleuse forteresse. Là, le géant avoua à quel point la toute-puissance de Donner n'avait eu de cesse de l'impressionner, ce qui étonna le dieu qui avait jugé ses prestations de la veille bien indigne de la prodigieuse réputation qu'il s'était forgée depuis une éternité.

lors Utgardaloki lui révéla-t-il la vérité, à commencer par le fait que lui-même et Skrymir n'étaient qu'un seul et même être qui avait usé de sortilèges pour contrer la puissance du dieu. Il tendit alors le doigt vers trois vallées en auge qu'un esprit simple eût cru être le lit de glaciers depuis longtemps retirés alors que les profondes encoches imprimées à la roche étaient le résultat des violents coups de marteau que Donner asséna à Skrymir, ne laissant à celui-ci d'autre parade que d'interposer les montagnes entre l'arme et son crâne afin de sauver sa vie.

int ensuite la leçon des épreuves subies dans la citadelle. Loge ne put en effet gagner son pari, car s'il avait un appétit d'ogre, il ne pouvait lutter contre son adversaire Logi qui n'était autre que le feu qui dévore tout, chair, os et bois. Thjalfi n'avait aucune chance de remporter sa course, puisque Hugi qui l'avait battu à trois reprises était l'incarnation de la pensée qui est toujours plus prompte que le geste.

ais Donner lui-même devait de cette aventure retirer quelque enseignement. Ainsi était-il naturel qu'il ne pût vider la corne à boire qu'on lui porta, son extrémité plongeant dans l'eau de l'océan. Et pourtant, le dieu avait été digne de sa réputation en buvant tellement d'eau qu'il fit partout baisser le niveau des mers, créant l'espace dénommé depuis estran qui correspond à la portion du rivage qui est alternativement noyée ou découverte au gré des marées. Quant au chat qu'il fut impossible de soulever, il ne fallait guère s'étonner, car il n'était autre que Jormungand, le serpent de Midgard qui ceint toutes les terres du milieu où résident hommes et dieux. Restait l'humiliation suprême subie par Donner, défait par une vieille femme à l'allure si misérable. Mais c'eût été sans comprendre que celle-ci n'était autre que la vieillesse qui guette tout être, demeure invincible et fait plier finalement chacun sous le poids des ans. Telle était le sens de l'enseignement d'Utgardaloki et telle était l'explication de déboires qui ne trouvaient leur origine que dans les illusions produites par le maître des lieux pour vaincre ses adversaires.

omme rassuré quant à la réalité de sa vigueur et de sa force, Donner se détourna un instant afin de saisir son marteau Mjollnir et d'en asséner un solide coup à ce géant qui avait osé se jouer de lui, mais à peine regarda-t-il à nouveau dans la direction d'Utgardaloki qu'il ne découvrit plus rien d'autre qu'une plaine vaste et nue, sans forteresse et sans maître. Illusion, illusion…