e combat de Donner et Geirröd

ucun plan, si parfait put-il se concevoir, n'est à l'abri des impondérables dont il conviendrait plus souvent de se prémunir. C'est ce qu'apprit à ses dépens Geirröd en se mesurant à Donner, le tueur de géants. Et celui qui connaît la capacité de Loge à se placer dans d'inextricables situations ne s'étonnera pas d'apprendre que ce fut à nouveau en raison de son imprudence et de son aspect fondamentalement nuisible qu'il faillit à nouveau précipiter la chute des Dieux.

n beau jour, Loge emprunta à la déesse Fricka le vêtement chargé du sortilège de transformer celui que le portait en faucon. Ayant donc pris l'apparence de cet oiseau, le rusé s'envola au gré de ses envies, parvenant finalement jusqu'à la demeure d'un terrible géant nommé Geirröd. Posé sur le rebord de la fenêtre d'une tour, Loge observait l'intérieur de la halle, ce qui n'échappa pas au maître des lieux. Ce dernier dont le caractère était bien celui d'un géant s'agaça immédiatement de la présence du curieux volatile dont il exigea que ses serviteurs s'emparassent. L'un d'entre eux s'exécuta, sortit de la halle et entreprit de gravir le haut mur dans lequel était percée la fenêtre qui servait de refuge au faucon. Évidemment, Loge avait attentivement suivi tout ce qui se tramait et il éprouva un malin plaisir à ne pas s'envoler trop tôt afin de contraindre le serviteur de Geirröd à effectuer le plus possible de sa pénible ascension. Bien mal lui en prit, car il manqua d'agilité et prit son essor trop tard, laissant l'opportunité au serviteur de le saisir par les pattes et finalement de le conduire devant Geirröd.

e géant observa l'oiseau qu'on lui menait et comprit en découvrant son regard qu'il n'avait pas affaire en cet instant à un véritable faucon, si bien qu'il se mit à interroger l'intrus afin de découvrir sa véritable identité. Espérant duper le géant, Loge ne répondait évidemment pas et tenta de se faire passer pour un oiseau des plus banals. La feinte échoua et Geirröd fit enfermer le petit rapace dans une boîte, privé d'eau et de nourriture durant trois mois pleins.

u bout de ce temps, Loge capitula et accepta de révéler qui il était. Geirröd fut du coup satisfait, car dans son esprit venait de germer une sombre idée. Le géant proposa un marché à Loge : ce dernier recouvrerait la liberté à la condition expresse de trouver le moyen de conduire Donner désarmé jusqu'à la halle. Geirröd savait en effet qu'il n'aurait habituellement aucune chance contre le dieu paré de sa ceinture de force, de son gant de fer et de son célèbre marteau Mjollnir et il goûtait déjà le plaisir de sentir à sa merci le tueur de géants, ennemi de sa race.

elâché par Geirröd, Loge retourna auprès des Ases et parvint à convaincre un Donner trop confiant de l'accompagner en voyage sans emporter ses armes.

hemin faisant, Donner et Loge atteignirent la demeure de Grid. Celle-ci était une véritable curiosité parmi la race des géants, car elle était profondément bonne et dénuée de sentiments sournois. Elle avait d'ailleurs autrefois été aimée de Wotan lui-même et lui avait donné un superbe fils, Vidar, le dieu silencieux pour lequel elle confectionna une chaussure spéciale conférant une puissance exceptionnelle. Quand Donner annonça qu'il se rendait chez Geirröd, Grid parut surprise et lui fit remarquer que le géant était un esprit à la fois très intelligent et particulièrement retors, mu par la haine et la violence. Notant que le dieu du tonnerre était désarmé, elle lui confia alors sa propre ceinture de force ainsi qu'un gant de fer et un bâton.

e dieu remercia Grid et poursuivit sa route, croisant un cours d'eau qui serpentait entre de hautes roches mais qu'un gué permettait de franchir sans encombre. Donner ceignit la ceinture de force et prit appui sur le bâton afin d'assurer son chemin dans le lit incertain du fleuve, mais au fur et à mesure qu'il progressait dans la rivière, il lui semblait que le niveau montait rapidement. Parvenu au milieu du gué, son corps était immergé jusqu'aux épaules. Jetant un regard circulaire, Donner comprit la raison de cette brusque montée des eaux : là-haut, au sommet de la gorge, Gjalp, l'une des filles de Geirröd, déversait son flux menstruel qui gonflait d'autant les flots de la rivière. Le dieu eut alors ce mot célèbre que c'était à sa source qu'une rivière devait être endiguée. Se saisissant d'une pierre, il la lança et ne manqua pas l'endroit visé, atteignant avec une redoutable précision le corps de la géante qui hurla de douleur avant de s'enfuir en direction de la halle de son père.

urant ce temps, le dieu du tonnerre et le seigneur de la ruse rejoignirent péniblement la rive opposée du fleuve, ne devant leur salut qu'à une branche de sorbier qu'ils agrippèrent et qui reçut depuis lors le surnom de "salut de Donner". Les voyageurs rallièrent finalement la demeure du géant dans laquelle des serviteurs les firent pénétrer et où ne se trouvait pour seul mobilier qu'une simple chaise. Donner s'assit et eut la grande stupeur de constater que celle-ci s'élevait progressivement. Menacé d'être en définitive écrasé contre le plafond, il saisit son bâton et appuya de toutes ses forces sur les solives tandis qu'il tentait de reporter son propre poids sur la chaise. Ce ne fut pas sans mal qu'il parvint à se sauver, mais comme il venait de faire brusquement retomber le siège sur le sol de la salle, il entendit d'épouvantables cris de douleur parvenir de dessous lui. Agonisantes, Gjalp et Greip, l'autre fille de Geirröd, gisaient sur le plancher, meurtries, brisées, écrasées par Donner dont elles avaient cru pouvoir contempler le supplice.

onner et Loge furent ensuite menés dans les appartements de Geirröd qu'éclairaient de nombreuses torches ainsi qu'un ardent brasier digne des plus terribles forges. Là se tenait le géant. Geirröd voyait venir à lui son implacable ennemi devenu depuis l'exécuteur de ses filles. Aussitôt, il empoigna des pinces à l'aide desquelles il retira des braises un bloc de métal rougeoyant pour le lancer en direction du dieu. Mais contrairement à ce que Geirröd avait escompté, Donner n'était pas désarmé et, utilisant le gant de fer de Grid, il saisit au vol la masse de métal incandescent. Geirröd prit alors peur et se réfugia derrière un pilier de fer, ce qui fut une bien dérisoire protection quand avec vigueur le dieu du tonnerre projeta à son tour le métal brûlant qui transperça de part en part et la colonne, et le géant.

a tradition ne révèle rien de la manière dont s'effectua le voyage de retour ni même s'il fut exigé de Loge quelque compte que ce fût, mais les Dieux connaissaient trop bien ce singulier compagnon que pour en attendre quoi que ce fût de bon.