'amour de Froh

i les récits traitant des combats, de la ruse, des sortilèges ou de la trahison semblent plus nombreux que les autres, la mythologie germanique sait également évoquer l'amour et son cortège de sentiments complexes. Encore qu'il convienne généralement de se méfier de leur origine profonde et de rester vigilant quant à leurs conséquences. Ce fut ainsi que Froh s'enflamma de la plus ardente des passions après avoir entr'aperçu la beauté d'une jeune géante. Sur le plan symbolique, les amours de Froh, divinité essentielle de l'abondance, apparaissent comme une célébration de l'ensemencement de la terre et donc comme l'expression du culte chthonien fondamental de la fertilité, notion essentielle de tout édifice social.

ieu bien-aimé présidant à la fertilité, Froh le Vane pénétra un jour à Valaskjalf, l'une des halles de Wotan dans laquelle se trouvait le trône du seigneur borgne. S'étant assis sur le siège divin, il ne tarda pas à jouir de ses prodiges, voyant alentour tout ce qui pouvait être à travers les neuf mondes. Aucun feuillage, aucun mur, aucun roc n'était assez épais que pour empêcher son regard d'embrasser chaque parcelle de l'univers. Chevauchant des yeux une terre puis l'autre, la conscience de Froh parvint au pays des géants et jusque dans la demeure d'un certain Gymir et de son épouse Aurboda.

es deux géants disposaient du plus beau des joyaux en la personne de leur fille Gerda dont les traits autant que la silhouette ne pouvaient que séduire quiconque les contemplait. Au moment où la jeune fille apparut aux yeux de Froh et où elle écarta les bras sur le pas de la demeure familiale, le dieu fut ébloui par un éclat radieux et puissant. Telle la foudre qui terrasse l'homme, la vision merveilleuse de la beauté juvénile conquit le seigneur de la fécondité dont il était dit qu'il ne sortirait jamais indemne de cette rencontre. Froh découvrait un amour incommensurable qui le plongeait dans l'affliction et la torpeur.

Beowulf tenant ferme le bras de Grendel

lidskjalf et son charme, tel n'importe quel autre pouvoir, ne sont pas des biens dispensés sans discernement et seuls les plus avisés peuvent en bénéficier sans encourir les pires tourments. La présomption de Froh à utiliser le trône de Wotan lui valut dès lors un châtiment d'un raffinement particulier, les rets de l'amour ayant emprisonné sans espoir de fuite le cœur du jeune dieu.

roh ne riait plus, ne parlait plus, se tenait à l'écart des autres dieux et Njord s'inquiéta de l'humeur maussade dont son fils n'était pas coutumier. N'osant lui-même s'immiscer dans l'état de tristesse de Froh, Njord s'en alla trouver Skirnir, le proche serviteur de son fils, afin qu'il essayât de connaître les raisons profondes de la douleur dans laquelle semblait se complaire son maître.

'étant exécuté, Skirnir apprit ainsi quelle douleur rongeait de façon lancinante le cœur du dieu : Froh souffrait de son amour inavoué et inaccompli et se mourait de langueur ! Mais un vif sursaut ranima alors la vigueur du dieu, car celui-ci entrevit l'espoir d'enfin connaître le bonheur, proposant à son fidèle Skirnir de se rendre auprès de Gerda, de lui faire part des sentiments qui l'animaient et de la demander en mariage. Froh promit une belle récompense à son serviteur s'il acceptait cette mission, lui offrant et son cheval et sa prodigieuse épée. Cette dernière était en effet fameuse en raison de son pouvoir à combattre toute seule, sans l'aide de la moindre main. Le serviteur ne pouvait refuser de secourir son maître en plein désarroi, ni dédaigner de tels présents. Aussi se mit-il en route vers le pays des géants.

arvenu auprès de Gerda, Skirnir fut reçu suivant les lois de l'hospitalité et se vit proposer de quoi se restaurer. S'étant rafraîchi, l'écuyer entreprit d'exposer à la jeune géante les motifs de sa venue, insistant sur la sincérité du dévolu dont elle était l'objet. Gerda ne semblant visiblement guère émue, Skirnir lui offrit les présents que Froh lui avait enjoint d'emmener avec lui. Nul ne sait comment il se les procura, mais les cadeaux ne tenaient rien de moins qu'en onze pommes d'Idunn dont la vertu était de conférer l'éternité et en un anneau d'or qui se multipliait chaque nuit par neuf. Ce riche bagage eût d'ordinaire suffit à conquérir n'importe quelle épouse, mais la géante ne fit à nouveau montre que de mépris.

voluant d'un discours enjôleur vers des paroles plus rudes, Skirnir en parvint à menacer Gerda de lui trancher la tête si elle dans son refus, mais même la violence de ces sentences ne put ébranler la détermination de la géante.

kirnir brandit alors l'arme ultime et sacrée contre laquelle ne pouvait tenir aucune résistance, menaçant Gerda d'anathème en traçant des runes de malédiction qu'accompagneraient trois traits symbolisant la fièvre, la honte et la folie. Il est possible de décliner les faveurs d'un prétendant et même sa richesse, quel que puisse être le haut bénéfice qu'on en retirerait, mais il est des menaces et des craintes contre lesquelles n'existe plus aucune volonté. Aussi Gerda se rendit-elle aux arguments de Skirnir avant d'accepter de se rendre neuf nuits plus tard dans le bois de Barri où serait célébré le mariage.

i Skirnir avait dû en définitive recourir à des moyens expéditifs pour mener à bien sa tâche, Froh était certainement le dernier à avoir jamais voulu faire souffrir sa fiancée et ce fut dans une frustrante impatience qu'il vécut les jours et les nuits qui le séparaient de son hymen.

out se déroula finalement pour le mieux et l'amour de Froh, payé de retour, fut couronné du plus complet des bonheurs conjugaux.

ais la présomption du dieu à se servir de Hlidskjalf aurait été bien peu punie si elle n'avait abouti qu'à un mariage heureux et si la légèreté avec laquelle Froh fit don de ses biens parmi les plus précieux n'avait un jour ou l'autre été sanctionnée. Que survienne le Crépuscule des Dieux et Froh se trouvera fort dépourvu au moment de regretter la si bonne épée dont il se sera défait pour l'amour de Gerda.